Lilith (Issu des mémoires de Caïn)

Ma route continuait inlassablement vers le Nord, fort de mes expériences précédentes qui m’avaient appris à ne faire que de très brèves haltes dans les villages ou toutes communautés rencontrées, soit pour manger une nourriture dont je n’avais pas besoin, soit pour m’apporter une protection inutile pour un temps de sommeil tout aussi vain.

Je n’éprouvais ni faim, ni fatigue, mais je crevais cependant de besoins constamment inassouvis. Rien n’était assez succulent, rien n’était assez désaltérant, rien n’était assez reposant.

Mais plus que tout, j’aspirais ne serait-ce qu’un bref temps à la compagnie des Hommes.

Sur la route l’ennui et la solitude étaient peut être le pire, comme me l’avait prouvé ma terrible expérience du désert et plus jamais je ne pensais à cesser commerce avec mes semblables.

Je n’avais jusqu’ici que très peu dévié de ma route, cependant une curieuse impression s’empara de moi un jour et je ne pus m’empêcher de quitter le chemin paternel pour entrer dans les terres, en direction de l’Est et d’un des grands fleuves qui inondaient les plaines fertiles du territoire des Akkad.

C’était comme une rumeur apporté par le vent, ou peut-être bien une odeur. Suave, épicée, avec une arrière saveur de sang… de fer ou de cuivre. Elle m’était agréable en tout cas, comme l’arôme d’un très bon vin. Et les battements de mon cœur, plus il me semblait approcher, augmentait de cadence comme si je m’apprêtais à revoir un être cher disparu depuis longtemps. 

Ce détour m’amena à un petit village très commun, un kaptu, comme ils disaient là-bas, planté sur une vallée près du fleuve. La végétation se faisait plus présente entre la petite palmeraie qui poussait au bord de la rive et des jardins aménagés. Les champs était en période creuse, ainsi ne voyait-on que quelques moutons et chèvres paissant sous le contrôle d’enfants. Et si les lieux semblaient respirer le calme et la tranquillité, je fus reçu par des chants de lamentations.

Au milieu des habitations, face à ce qui semblait être un autel sacré, plusieurs femmes étaient réunies sous les yeux secs et maussades de quelques vieillards et elles se balançaient de droite à gauche en émettant de longues plaintes. Je ne pouvais pas voir ce qu’elles entouraient mais la sensation que j’avais ressentie au bord du chemin embaumait les lieux comme un épais parfum.

Je n’éprouvais ainsi dire aucune peine à la vision de ce spectacle, mon attention était toute à la source de ce miasme qui m’exultait et me faisait sentir plus vivant que je ne l’avais ressenti depuis mon bannissement.

Mes appétits, mon gout de la vie, tout cela se réveillait et j’avais une furieuse envie de rire aux éclats.

Je me retenais à grands peine alors que l’un des vieux hommes s’avançait vers moi d’un air peu amène. Trouvait-il mes yeux étranges ? Ma chevelure curieuse ? Ou trouvait-il simplement que je n’étais pas assez intrigué ? Cela me consternait moi-même de n’éprouver qu’un intérêt très limité, et très glauque certainement, à la cause de toute cette tragédie.

En tout cas à part cela, il ne pouvait me trouver autres choses de bizarre car je contrôlais désormais très bien l’impression que je voulais donner à mes interlocuteurs et me présentant voyageur, il me jaugea un instant du regard avant de se détendre et de m’amener à la plus grande et la plus colorée des maisons.

Passant le rideau d’entrée, je me présentais au patriarche du village.

C’était un homme entre deux âges, au teint charbonneux, plutôt épais_ à moins que ce ne soit une impression donnée par sa tunique de lin et par ses innombrables parures, mélanges de plumes colorées, de bijoux de bronzes et de ces jolies pierres translucides que l’on aperçoit parfois dans le lit boueux des rivières.

Il arborait un visage sinistre et fermé, j’avais d’autant plus de mal à rester sérieux et à ne pas céder à l’euphorie qui me gagnait depuis la découverte des lieux.

« Etranger, si j’ai un conseil à te donner : reprend la route immédiatement pour trouver un nouveau toit car le nôtre est maudit ! »

Il s’inclina légèrement vers une sculpture placée dans une alcôve, représentant une femme nue ailée à pattes de rapaces. Mais loin de me faire reprendre mon bâton et mon sac, ces mots m’intriguèrent : étant moi-même une victime de malédiction, je m’intéressai naturellement à celle qui les frappait.

« Sans me montrer offensant, puis-je humblement vous demander de me raconter votre histoire ? »

Le Patriarche me dévisagea à son tour, comme pour chercher au fond de mes yeux dorés une trace de malignité, puis hocha la tête lentement :

« Notre histoire est la même que tous les kaptu qui nous précèdent sur le fleuve : la malédiction est comme un fléau qui bouge et se déplace au cours de l’eau. Voici notre troisième enfant qui succombe, victime des même maux_ les mêmes qui ont frappés la descendance des autres hameaux ! »

« Quelles sont ces maux exactement ? »

L’homme cilla, apparemment rétif, mais répondit cependant du bout des lèvres :

« Vidé de leur essence de vie. »

Il ne me fallut que quelques secondes pour comprendre qu’il me parlait de sang. Voilà donc d’où venait l’arrière-gout de fer.

« Egorgés ? Lacérés ? Il y a des blessures ? »

Ses mots roulèrent dans ma gorge avec, semblait il, un certain délice, mais heureusement il ne sembla pas s’en rendre compte et resta silencieux un moment.

« Aucunes blessures, étranger. Aucune capable de déverser tout le fluide vital dans sa totalité et laisser le corps blême… Sans aucune trace de ce qui l’a quitté. »

Voilà qui eut pour conséquence de me laisser coi. Mon interlocuteur sembla satisfait et prit tout son temps pour évoquer sa conclusion :

« C’est un châtiment divin… Nous avons dû offenser Sîn et elle nous punit en nous envoyant une Bête lunaire pour nous retirer les fruits de notre fertilité ! »

Il fut surement déçu de mon stoïcisme mais sachant ce que cachait les Dieux, ici en présence de Sîn, qui si je ne me trompais pas se nommait aussi Ishtar, je n’étais pas particulièrement impressionné. J’étais après tout sans Dieux ni Lois, si ce n’est la quelque autorité que pouvait avoir mon père. Pourquoi  craindre les Dieux s’il n’y avait plus de place pour moi dans leurs Royaumes. Je n’avais plus d’âme pour voler jusqu’à eux.

Comme j’insistai le patriarche m’autorisa à partager un repas avec sa famille et une autre étrangère arrivée il y avait peu, et à coucher sous leur toit.

En attendant le moment de se restaurer, je fis le tour du village, sans entrer cependant dans les autres foyers, mais je ne trouvais ni monstres surnaturels, ni la Source que je cherchai. Et les pleureuses ne cessèrent de se lamenter que lorsque les hommes du village rentrèrent. 

« Partis chasser la Bête » M’apprit-on, mais en vain apparemment. Je m’abstins en tout cas de tout commentaire car ma chasse avait été aussi peu fructueuse.

A battre la montagne, les hommes n’avaient pas pu ramener du gibier, ainsi le repas fut composé essentiellement de bouilli d’orge, de dattes séchées, de pois chiches, de lait de chèvre et de bière. Rien que d’ordinaire.

Le soleil rougeoyait lorsqu’on me présenta l’autre étrangère au village, alors que nous étions assis sur des nattes pour manger.

Ce que me fit cette femme, je ne l’avais jamais ressenti auparavant. Elle était vêtue et parée de façon plus raffinée que notre hôte, lapis lazuli, nacres et cornalines, laissant à penser qu’elle avait ou devait occuper une place importante au sein de l’Empire. Mais même sans toutes ces fioritures, elle était magnifique. Sa peau hâlée était sans défaut et luisait sous les rayons de lumière, ses membres étaient musclés comme il le fallait, assez pour présager la fougue dans les rituels de plaisirs, ses cheveux étaient de cuivres, remontés en haut de sa tête pour laisser s’échapper des boucles audacieuses, son visage avait des traits fermes, de caractère : de sa bouche aux lèvres épaisses appelant à s’y coller, à son regard franc et sans honte aux couleurs du crépuscule.

Audace, puissance, contrôle, voilà ce qu’elle dégageait.  Des valeurs que jusqu’ici je n’avais vu porté que par des hommes.

C’était contraire au vouloir de mon Créateur. Ma mère Eve et mes sœurs avaient toutes été des femmes discrètes, pudiques et respectueuses.

Elle s’appelait Lilith et elle venait d’une ville plus au Nord. Elle ne me dit rien de tout le repas, c’est la femme du patriarche qui me raconta son histoire.

Elle aurait quitté sa ville alors victime de la malédiction, afin de protéger son fils. Elle avait décidé de cacher ce dernier sous une toile noire afin que la Bête ne puisse pas le retrouver et s’était fait le devoir de prévenir les autres villages de ce qui allait leur arriver.

Pendant tout ce discours je cherchai son regard, ce qui était très inconvenant je l’accorde, mais plus je passais du temps en sa présence, plus j’étais persuadé que ce que j’éprouvais depuis que j’avais quitté ma route, venait de sa personne.

Etait-elle déesse en voyage sur Terre ? Créature non humaine ? En tout cas nous avions un point commun : nous n’étions pas comme les personnes qui nous entouraient.

Le repas se terminait dans une ambiance macabre alors qu’on m’expliquait plus précisément la façon dont avaient été perpétrés les meurtres. Je trouvais intéressant de connaitre la façon dont s’y était prise la créature pour ne laisser aucune trace derrière elle. Ni blessure, ni sang et à ce jour je n’avais jamais entendu parler de maladie qui avaient ces effets.

L’un des points intéressants était que, malgré le soin qu’on se donnait pour garder les enfants dans leur foyer, on avait trouvé tous les corps dehors. Cela donnait à réfléchir.

Lilith resta muette durant toutes ces explications, grignotant apparemment sans appétit quelques dattes, et me jetant des regards à la dérobée lorsque j’avais la tête tournée. Cela me prouva avec satisfaction que je l’intéressais autant qu’elle m’intéressait.

Je pris tout mon temps pour finir le repas, lui faisant honneur plus qu’à l’accoutumé, avant de quitter la demeure pour profiter des derniers rayons de soleil. Plus précisément je l’attendais, espérant qu’elle réagirait comme je l’avais escompté et serait la prochaine personne à passer le rideau.

Cela ne manqua pas et la jeune femme me chercha un instant avant de me découvrir légèrement caché par un pan de la bâtisse. Me rejoignant sans marque de timidité, mais d’un pas assuré, elle se planta à une distance respectable bien que cette distance en question semblait plus la chagriner que moi.

« Pardonnez ma curiosité mais puis-je m’enquérir de votre identité ? Notre hôte ne m’a donné que de très lacunaires informations… »

« C’est qu’il est sûrement sans intérêt d’en savoir plus. Je me nomme Caïn, je viens d’un lieu qui n’est plus mien et me rends dans un lieu qui m’est encore inconnu. »

« Je n’ai pu m’empêcher de penser que nous avions quelque chose en commun. » Répondit-elle dans un soupir sans expliciter exactement le fond de sa pensée.

« J’ai ressenti la même chose » Affirmai-je alors.

Réduisant soudainement la distance qui nous séparait, elle se plaça face à moi et posa une de ses mains, douce et tiède, contre ma tempe, tout en plongeant ses yeux dans les miens.

« Vous avez des yeux purement magnifique, on dirait de la citrine… »

Je sentais son souffle sur mes lèvres, et si ce que je ressentais à travers son corps me faisait me sentir remarquablement bien, il semblait que ce fut encore plus puissant pour elle. Ma présence proche semblait l’enivrer et dans ses yeux je lisais un désir si violent qu’elle me donna l’impression, si elle avait seulement pût, de vouloir me gouter puis me dévorer.

Elle semblait attendre un signe de ma part, circonspecte, pour avaler mon souffle et me faire partager le sien. Cependant une force plus forte l’en dissuada car elle se rejeta brusquement en arrière, tournant la tête vers l’ouest.

Suivant son mouvement je ne vu qu’une fine couverture de lumière bordant l’horizon qui s’estompait petit à petit, vaincue par les ténèbres.

Elle regarda ensuite d’un air inquiet en direction d’une des maisons du village et à ses mots je devinai qu’il s’agissait de celle où elle dormait.

« Je… Mon fils, je dois le rejoindre. »

Et sans un mot d’explication, elle s’arracha à regret de ma présence et couru retrouver son enfant. Je remarquai au passage en fixant la demeure où elle s’engouffra que quelque chose d’autre en émanait… Sans que ce soit elle. Son fils ? 

Tout aussi inédit et curieux avait été cette entrevue, je me montrai patient quant à la suite des évènements et me préparai à me coucher. Il était cependant clair à mes yeux que je ne me satisferai pas de quelques paroles échangées. Dussais-je rester plus longtemps en ce village et risquer par la même occasion d’y faire naitre des troubles… Bien que troubles soient déjà présents.

M’allongeant sur une natte et observant les différents tapis accrochés aux murs, je m’apprêtais à une nouvelle longue nuit à somnoler sans réussir à m’endormir, essayant de faire fi des ronflements des autres habitants. Au moins n’y avait-il pas d’enfants en bas-âge susceptibles de pleurer comme ce fut le cas dans de nombreux autres campements.

Tous les enfants avaient été rentrés à l’intérieur des foyers et plusieurs hommes montaient la garde près des entrées. J’étais curieux de savoir s’il y aurait une nouvelle victime et tendait inconsciemment l’oreille vers l’extérieur.

La nuit s’écoula cependant sans bruits particulier. J’en étais à penser qu’il ne se passerait rien quand ce qui flottait dans l’air de ce village sembla s’épaissir, passant de fragrances à marasme. Me redressant je risquai un coup d’œil en soulevant le rideau d’entrée_ quel risque prenais-je ! Moi qui suis capable de décomposer un homme en quelques minutes !_ et ne découvrit rien d’autre qu’une petite silhouette recouverte d’un drap noir qui trottinait vers l’un des gardes.

Sous ce déguisement je pouvais apercevoir des boucles blondes et les petites mains qui tenaient le drap en place me semblèrent bien pâles pour celui qui était le fils de Lilith.

Comment je le savais ? Il transportait avec lui cette impression, non pas celle d’un bon cru, mais plutôt d’une bière frelatée. Bien sûr c’était une image, il ne sentait pas la bière frelatée, mais c’était tout comme.

Je l’entendis s’adresser au garde et demander à rentrer dans la maison qu’il gardait car il avait peur dans la sienne. L’homme refusa et le conseilla de retrouver sa mère, mais le petit garçon abaissa légèrement le drap, laissant voir l’un des plus curieux regards qu’il m’eut été donné de voir, à part le mien peut être, celui-ci était écarlate comme des arilles de grenade.

Fixant l’homme dans les yeux, l’enfant refit sa demande d’une voix plutôt impérieuse tout en restant claire et légère. Il ne semblait pas accepter qu’on lui refusât quoique ce soit. L’atmosphère sembla s’alourdir un peu plus et se refermer comme un étau autour du petit garçon.

A mon étonnement, le garde, le regard vide, lui céda le passage et l’enfant rentra de sa démarche paisible, tenant toujours contre lui son manteau de fortune. 

Ne supportant pas de ne pas savoir ce qui se passait derrière les murs de terres de la demeure, je me levais et me faufilais dehors. L’homme devant mon foyer me salua d’un signe de la tête et me suivit du regard comme tout étranger que j’étais et je me précipitais derrière la maison en simulant une envie pressante.

Ah si seulement j’étais capable d’imiter l’enfant ! Heureusement pour moi celui qui gardait la maison semblait encore distrait. Je profitais d’un nuage assombrissant la lune pour entrer à mon tour sans un bruit.

A l’intérieur des murs, l’impression était presque aussi compacte que la bouillie d’orge qu’on m’avait servie. Si je la ressentais comme un arrière-gout désagréable, les résidents semblaient plongés dans des cauchemars, une sueur froide coulant sur leurs corps crispés.

La flamme du foyer avait été soufflée, il régnait l’obscurité dont j’habituais petit à petit mes yeux. Outre les gémissements des rêveurs, s’entendait un bruit que je reliais aussitôt à une déglutition. Quelqu’un était en train de boire.

Etant contre la seule source de lumière, il n’était pas possible que mes yeux la réfléchisse, mais la seule créature qui n’était pas endormie ouvrit les yeux et dans l’obscurité apparut deux orbe brillant comme du rubis.

J’aperçus alors la forme du petit garçon, recouvert de sa toile noire, avachi contre une petite fille inconsciente, la bouche ouverte contre son cou. A cet âge-là, on donnait rarement de tels baisers… J’avais devant moi la Bête lunaire, la plaie d’Ishtar, un petit enfant aux yeux de sang et aux canines acérées.

Il me fixa droit dans les yeux et me souffla d’une voix étrangement pure par rapport à ce qu’il était :

« Vas t’en et ne dis rien à personne ! ».

J’attendais, voir ce qui allait arriver, et j’eus le bonheur de me rendre compte que son pouvoir ne semblait pas marcher sur moi. Il sembla déconcerté et répéta son ordre plus fort. J’avais de moins en moins envie de partir et je me sentais tout euphorique. Quel que soit cette créature, elle m’était inoffensive.

Puis de rage, crachant comme un chat sauvage, il bondit sur moi pour essayer de me mordre. Mal lui en prit car comme pour empêcher un chien d’aboyer, je l’attrapais et lui clouait la bouche d’une main. Aussi fort qu’il pouvait être, je l’étais encore plus.

Le soulevant sous mon bras, gardant bien mes doigts pincés sur sa bouche, je laissais sa victime qui aurait peut-être une chance de survivre et emportais mon fardeau hors de la maison.

Sortir dans la nuit fraiche me fit le plus grand bien et sans un bruit je m’éloignais du kaptu vers la palmeraie. Arrivés près des palmiers dattiers, alors que je m’apprêtais à libérer ma proie, un craquement se fit entendre avec une voix :

« C’est toi mon fils ? »

Lilith sortit du couvert des arbres et se figea d’horreur en m’apercevant. Son regard coula de son fils à moi, puis de moi à son fils et comme si l’on venait de la frapper par derrière, elle s’écroula à mes pieds en pleurs.

« Je vous en prie, ne lui faites pas de mal ! Tout est de ma faute ! »

Elle releva la tête et j’eus la surprise de découvrir ses yeux aussi écarlate que ceux de son fils.

« Alors vous ne fuyez pas la malédiction, vous l’ameniez avec vous ! » Remarquai-je. « C’est fort mal avisé de votre part… »

« Mais que faire d’autre ? Nous sommes maudits… »

Mais loin d’écouter sa complainte je réfléchissais aux éléments du problème.

«  Votre fils boit du sang… Mais il peut fort bien le faire sur place… alors pourquoi les corps sont retrouvés dehors ? »

Lilith émit un gémissement plaintif, mais consentit tout de même à répondre en considérant que j’avais toujours son enfant sous le bras.

« C’est pour moi qu’il les amenait dehors… »

Regardant sa progéniture comme si je la maltraitais, je consentis à le lâcher et il se précipita dans les bras de sa mère.

« Que s’est-il passé ? Vous parlez de malédiction, mais les malédictions ne viennent pas toutes seules, elles nous viennent des dieux, je le sais mieux que personne car j’ai été moi aussi maudit. »

Caressant les cheveux blonds de son fils, Lilith fixa mes yeux comme fascinée, puis se força à baisser son regard.

« Non je suis loin d’être née ainsi. Je n’ai pas menti, je suis née plus au nord, mais cela fait un certain temps. J’étais aimée des gens de mon village, j’étais leur matriarche… Eh oui ! Cela vous étonne mais en autre temps, les femmes avaient aussi du pouvoir. Les choses ont changés, mais Ishtar reste toujours pareil, aussi homme que femme. »

Voilà qui était épatant ! Des matriarches ! Autres lieux, autres coutumes, mais tous les lieux que j’avais visité jusqu’ici avait été commandés par des hommes. Voilà qui expliquait néanmoins son aplomb.  

« Est-ce Ishtar qui vous a puni ? »    

« Non, c’est un dieu étranger amené jusqu’à moi par un homme qui voyageait à la recherche de quelque chose. Il n’en parlait jamais. C’était un homme magnifique, il semblait béni par son dieu, il avait un courage de lion, le sens des responsabilités, il travaillait bien et apprenait vite. J’ai eu le malheur d’être charmé par lui… Mais je savais qu’il repartirait. Je ne m’attendais cependant pas à ce qu’il émit le désir de m’avoir pour femme… J’aurais pût être tentée… Mais il y avait quelque chose chez lui que je ne pouvais pas supporter. Cette volonté de dominer. Me dominer moi plutôt que me prendre comme son égale… Son dieu devait être du même avis car il me punie de cette façon… »

« Quel était le nom de ce Dieu ? »

« Je ne sais pas, il ne le prononçait jamais, il disait qu’on ne devait pas l’invoquer… »

« …En vain, c’est ça ? » Finis-je en fronçant les sourcils.

« C’est ça, mais comment le savez-vous ? »

Pour l’instant je n’avais connu qu’un seul dieu dont le nom n’était pas prononcé. Les autres semblaient apprécier qu’on litanise leurs épithètes à longueur de journée.

« Parce que c’est aussi le mien. »

Elle retint son souffle, comme s’attendant à voir la foudre lui tomber dessus. Mais il y avait une autre chose que je devais mettre au clair :

« Cet homme, ne s’appelait-il pas Adam ? »

Elle me regarda alors comme si j’avais attrapé la Peste des marécages.

« … Co… Comment ? »

Nous étions peu nombreux à voyager si loin de nos terres.

« Adam est mon père. »

Ouvrant la bouche, elle arbora une expression mortifiée tandis que son beau visage mâte perdait ses couleurs au point de presque ressembler à celui laiteux de son fils. En tout cas, voilà qui était clair et si j’eus un instant l’envie de posséder cette femme, elle m’était totalement passé. Non pas parce qu’elle avait perdu sa beauté car même défaite elle restait aussi belle qu’une rose des sables, mais parce qu’elle avait eu des relations avec mon père.

Me penchant sur elle, je remis une de ses boucles, tombée sur son visage, derrière son oreille. Et de la voix la plus douce, je demandais :

« Pouvez-vous me raconter ce qui vous est arrivé ? »

Je devais être trop près de lui à son gout, car son fils s’agrippa à sa mère comme un petit singe et me foudroya de son regard de braise. Lilith, qui ne semblait plus quoi faire, hocha la tête machinalement et commença son récit :

« Après son départ… Le départ d’Adam, un voyageur est arrivé et je l’ai accueilli comme les lois d’hospitalité le voulaient. Il était très grand, c’est surtout de ça dont je me souviens, son visage… Je n’arrive pas à le remettre mais il a levé ses bras sur moi et m’a maudit. Il m’a annoncé que désormais je serais aussi stérile que les déserts du Sud, que les gens me fuiraient et que le sang de leurs enfants deviendrait le mien… Je n’ai pas très bien compris sur le moment, d’autant plus que j’ai découvert que j’étais enceinte… Mais les aliments ont commencés à ne plus avoir de gouts. Je suis devenu incapable d’entrer dans les maisons de mes voisins, comme s’il y avait un mur invisible… Je… Je me suis mise à errer la nuit sans trouver le sommeil, à la recherche de quelque chose dont je n’avais pas idée… Et quand je l’ai trouvé… C’était une petite fille de mon village… Mais qu’y puis-je ? C’est plus fort que moi, j’ai besoin de boire le sang des enfants… C’est pour ça que mon fils ne s’attaque qu’aux enfants et s’arrange pour les faire sortir de leur maison… »

« Il pourrait se nourrir sur les adultes ? »

Je préférais poser cette question plutôt qu’une autre qui me brulait les lèvres : cette créature de mauvais gout était-elle mon frère ?

« Oui, il est différent de moi. Si on l’invite, il peut entrer dans les maisons et il peut se nourrir de toutes formes de sang… »

« Alors il pourrait se nourrir de sang d’animaux… »

Cela m’écorchait la bouche de dire une telle chose. Evidemment en Egypte j’avais dû m’asseoir dessus, mais maintenant que j’avais le choix, les anciennes traditions consistant à ne pas boire de sang animal me revenait. Le sang était réservé au sacrifice… Mais je supposais que Mon Créateur préférait voir ingérer du sang animal plutôt que du sang humain. Mais en même temps… N’était-ce pas ce même Créateur qui avait maudit, assez injustement à mes yeux, Lilith ?

« Le sang animal a un gout infect ! » Répondit de façon plutôt insolente l’Enfant.

« Vous ne nous dénoncerez pas ? » S’inquiéta Lilith.

« Vous finirez par être découverte » Répliquai-je sans pitié en me relevant.

Il fallait qu’elle cesse de se voiler la face pour agir plus intelligemment. A quoi cela la menait-elle d’errer de village en village sans autre but que de trouver de nouvelles proies ?     

« Pas si nous quittons le village ce soir. »

« Les nouvelles vont plus vite que vous le pensez lorsqu’il s’agit de désastre. Un jour on vous démasquera et vous arriverez dans un de ces coins perdus et ils seront tous là pour vous accueillir et vous détruire. »

« Que pouvons-nous faire alors ? »

« Voir plus grand. »

Je fis quelques pas, observant à l’est la nuit s’éclaircir. Il restait encore du temps avant d’apercevoir le soleil et l’idée qui m’était venu devait être annoncée avant.  Bien que l’Enfant me déplaise au plus haut point, Lilith semblait être une femme plutôt intelligente quand elle n’était pas en train de protéger sa descendance. Et en plus de ne pas sembler sensible à ma malédiction, nous avions énormément de chose en commun.

Evidemment cela demanderait un peu d’aménagement. Il faudrait les nourrir, mais ce ne serait pas si difficile que ça.

Comme elle me regardait sans comprendre, je me retournais :

« Voyager de contrées en contrées, trop vite et trop loin pour que les rumeurs vous suivent. Je vous propose de m’accompagner et de chercher avec moi un lieu où nous serons chez nous, où nous ne serons plus chassées à cause de nos différences. »

« Vous accompagner… » Commença Lilith apparemment partagée entre être rassuré et les difficultés que ça entrainerait.

J’entrepris de mettre à plat ses doutes, enthousiasmé que je l’étais de mon idée. Ne plus voyager seul ! Enfin ! Nous pourrions passer pour une famille de marchand, échanger un des bijoux de Lilith contre un cheval et avancer plus vite et dans de meilleures conditions !

« Je vous trouverez des villages pour que vous puissiez avoir du sang. » Terminais-je.

« Il y a un problème. » M’annonça aussitôt Lilith en serrant plus fort son fils contre elle. « Addu ne peut pas voyager le jour et il fait peur aux animaux. ».

Voilà qui était contrariant, tout comme l’existence de cet enfant en fait.

Elle m’apprit alors qu’il était né la nuit, un jour d’orage violent. C’est pourquoi elle l’avait nommé du nom du dieu de l’orage. Dès le début elle avait su qu’il y avait quelque chose de bizarre chez lui : à peine l’accoucheuse s’était-elle empressée de le signaler mort-né qu’il avait poussé son premier cri. Et pourtant la vieille femme avait raison, quand elle l’avait pris dans ses bras elle l’avait trouvé froid comme une pierre et pire que tout : on ne sentait pas son cœur battre !  Il se portait pourtant très bien jusqu’à ce que le soleil se lève. Alors que les rayons frappèrent le nourrisson, sa peau se mit à rougir et lui à pleurer : le soleil lui brûlait littéralement la peau. C’est pourquoi elle l’emmitouflait dans un drap noir qui protégeait sa peau et ses yeux de la lumière et qui en plus, accumulait la chaleur, ce qu’il appréciait. Cependant il lui était difficile de voyager sous son drap et la lumière finissait par l’affaiblir.

« Le mieux serait encore de l’abandonner à quelques personnes, il est hors de question de ne voyager que de nuit. Surtout si on doit passer un certain temps à chasser pour vous. »

« Hors de question que j’abandonne mon fils ! » Piailla t-elle alors et l’Enfant de vociférer à nouveau comme un animal. « De plus comment pouvez-vous penser à cela. C’est… C’est aussi votre frère ! »  

Je ne sais quel tête je fis, je sais seulement qu’intuitivement j’avais laissé tomber ma garde, et Lilith et l’Enfant se recroquevillèrent, terrifié, comme un brin d’herbe sous le soleil.

Je dû m’obliger à me reprendre mais en tout cas Lilith savait qu’il valait mieux pour elle de ne plus rappeler cette horrible évidence.  

Moi ! Le frère de cette espèce de cadavre ambulant !

Mais n’étais-je pas moi-même une espèce de cadavre ambulant ? A ne pas vieillir, à ne pas mourir… L’image de ma main coupée du reste de mon bras se reconstituant d’elle-même me revenait avec angoisse.

Il me fallut prendre sur moi-même.

« Très bien, il vient. Mais nous voyagerons quand même de jour. S’il est trop faible pour marcher… » Je fis une grimace avant de continuer : « … Je le porterais ! ».

Lilith définitivement rassuré se fendit en remerciement et je la conseillais d’aller chercher ses affaires pour partir avant le lever du soleil. Néanmoins, avant de récupérer mes quelques effets, je me retournais vers elle pour lui préciser :

« Au fait, autant que vous soyez au courant puisque vous aller m’accompagner : Si j’ai été maudit… C’est pour avoir tué mon frère ! »