-BON LES GARS ! ON REVIENT PAS AVANT DEMAIN MATIN !!!!! Lança nonchalamment Asmodée en gardant un bras fermement accroché à la fine taille de Mammon qui tentait apparemment de lui échapper. 

-Mais pourquoi moi ? Gémit ce dernier une fois qu’ils furent dans les rues encombrées et bruyantes d’Argos. Pourquoi tu n’as pas demandé à quelqu’un d’autre de venir avec toi si ça t’ennuyais d’y aller seul !

Il ébouriffa ses fins cheveux clairs de contrariété avant d’adresser un coup d’œil excédé au daïmon qui le dépassait d’une tête.

-Des originels, je n’ai strictement rien à apprendre à Béhémoth et il fait un très mauvais compagnon de beuverie. Il me faudrait un bateau entier de tonneau de vin pour le faire tituber.

-C’est vrai qu’il tient bien l’alcool… Un véritable souci quand on voit combien il nous coûte avec toutes ses fantaisies !

-Plus que moi alors ?

-Vous vous valez ! Répondit furieusement  Mammon alors qu’Asmodée éclatait de rire.

-Pour forcer Astha à sortir, c’est tout une histoire et même après ça, il n’y met pas du sien…

-Je ne vois pas pourquoi tu dis ça Astaroth est le seul d’entre vous qui soit fréquentable !

-Astha est un feignant. Point. Pour finir, quand Lucifer n’est pas à coller Caïn, il est enfermé dans son labo à faire on ne sait quoi et si on lui propose quelque chose, on a droit à son air superieur-je-suis-meilleur-que-vous-vous-me-dérangez !

Le géant brun semblait vexé d’avoir été snobé à ce point. Plus le temps passait, et plus Lucifer s’éloignait d’eux, devenait mystérieux et distant, comme s’il avait peur d’être contaminé par leur bêtise ou autre chose.
Quoiqu’il avait toujours eu l’habitude de faire des mystères…

-Et que fais-tu de Leviathan et d’Azazel ?

-Ils sont trop serieux…

-Et alors ? MOI AUSSI je suis sérieux !!!

-Oui mais toi tu es amusant ! Tu prends la mouche pour un rien !

Mammon s’était arrêté de marcher, Asmodée se retourna vers lui, questionneur.  Les muscles crispés, la tête baissé, son compagnon lui déclara alors d’une voix menaçante :

-Je vais t’enterrer si profondément dans la terre qu’on ne se souviendra plus de toi et de ta luxure débordante avant un millier d’année !

-Qu’est-ce que je disais ? Tu te mets toujours en colère pour un rien ! Détends-toi, profite de la vie ! Allons boire ! Je nous ais réservé une salle privée !

Mammon se redressa, et soupira, vaincu :

-Et toi, tu te mets jamais en colère ? Ton élément c’est pourtant le feu…

-Moi ? Je ne suis que plaisir et la colère est incommodante ! Je brûle ma vie par les deux bouts !

-Je vois ça… J’espère juste que tu ne nous amène pas dans un de tes bordels bizarres…

Le silence et le refus de le regarder d’Asmodée furent très révélateurs.

-AS MO DEEEEEEEEEE !!!!!!!!!!

Quelques minutes plus tard, Mammon, plus accablé que jamais, se trouvait dans l’entrée d’une maison bourgeoise pendant que son infernal compagnon devisait joyeusement avec celle qui tenait la boutique.

Pendant ce temps, il ne put empêcher ses yeux avisés de parcourir les objets ayant un peu de valeur des lieux. Mouais, rien de mirobolant à part peut-être ce verre, mais ils en avaient des bien plus beau chez eux. En fait, si Caïn, Lilith et lui n’étaient pas là, ils vivraient tous dans une porcherie, sans aucun raffinement, se fit-il la réflexion. Et ce n’était pas dans les nouveaux arrivés qu’il allait trouver de quoi l’aider… Quoique le petit Bélial semblait prometteur…

Son regard se retourna vers la discussion. En fait, la seule chose vraiment belle ici, c’était…  

Il fut coupé dans sa réflexion par l’arrivée des filles, qui, reconnaissant leur invité, sautèrent toutes à son cou en s’exclamant. Il semblait très populaire ici… Ou l’était-il partout ?

-Il y a aussi mon camarade, ajouta Asmodée en tournant la tête vers lui alors qu’il se faisait déjà embrasser en divers endroits.

C’était peut-être un reflex, ou autre, après tout, il avait déjà eu des relations avec de jeunes femmes… Et sa vanité était de n’avoir jamais eu à les payer, mais devant tout ce flot de filles, le sang lui monta au visage.

Ou était-ce autre chose…

Il avait besoin de se concentrer sur un autre sujet que les pensées perverses qui lui venaient à l’esprit.

-Combien tu paies pour ces filles ? Demanda-t-il d’un ton froid et professionnel en repoussant les quelques qui étaient venus se coller à lui.

-Allons, Mammon, on ne parle pas de ça ici…

-Bien sur que si. C’est avant qu’il faut fixer le prix.

-La gérante et moi sommes d’accord, elle le mettra sur ma note…

-Sur NOTRE note. Décidemment tu ne connais rien au marchandage. N’est-il pas plus plaisant de profiter de la compagnie de ces filles après avoir réussi à l’avoir à faible prix ?

-… Euh… Non. Je trouve que ça enlève au contraire beaucoup de panache… Répliqua Asmodée en fronçant les sourcils, ennuyé.

-Mais tu as voulu que je sois là, alors on va faire les choses à ma manière.

Il se tourna vers la gérante, la démarche confiante :

-Dites-moi, dans ces filles, certaines n’ont pas l’air de toute première fraicheur…

-Mais non elles sont toutes correctes, citoyen ! Manqua de s’étrangler la femme alors que certaines des filles derrière s’indignaient.

-Allons donc, vous pouvez faire croire ça à qui vous voulez mais pas à moi, je le vois, leurs seins distendues par une grossesse, des tâches suspectes sur leur peau et certaines ont des dents en très mauvais état…

-Mammon, on est pas sur le marché des bestiaux… Grommela Asmodée qui semblait cette fois-ci bel et bien en colère, tu es irrespectueux.

-Non, réaliste. Je ne paierais pas plus de la moitié de la somme que vous nous extorquez habituellement !

Après un soupir d’exaspération, Asmodée réunit ses filles et leur assura de ne pas écouter ce que racontait cet homme stupide en s’éloignant vers la salle qu’il avait réservé.

Mammon le regarda partir un instant avant de reprendre les négociations. Une fois celles-ci terminées, il hésita à rejoindre le grand brun et marcha tranquillement vers la salle, avant de s’adosser au mur du couloir sans y entrer.

Fermant les yeux, il écouta les bruits de rires et cris de plaisirs qui en sortaient.

Celles-ci finirent par quitter la salle et tout en lui lançant des regards furieux, rejoignirent leurs appartements. Il n’en avait cure et les regarda, vive et folle, courir dans les couloirs à moitiés dénudées, sans aucune expression dans le regard.

-Et si tu rentrais maintenant Mammon ? Fit la voix grave d’Asmodée derrière le mur.

Le daïmon de l’avarice se décolla du mur et apparut dans l’embrasure :

-Tu savais que j’étais là ?

-Des daïmons tels que toi et moi doivent toujours rester sur leurs gardes, et ce, même dans les moments de plaisirs.

Il lui fit signe de prendre place sur la couchette d’à côté. Les deux bancs matelassés étaient séparés par une petite table où se trouvaient une coupe de fruit et un pichet de vin accompagnés de deux coupes.

-C’est pour ça que lorsque tu es dans ta véritable apparence, tu as une queue de serpent à sonnette ?

-Exactement, c’est comme un sixième sens, monsieur le taureau.

-Dis… A fréquenter toutes ces filles… tu n’aurais pas des enfants perdus dans la nature ?

-Hm… Ca m’étonnerait… A part Luci, aucun d’entre nous n’a encore réussit à concevoir. Pourtant… Il y a plusieurs années, j’ai eu une favorite et elle est tombée enceinte de moi… Mais elle est morte et le bébé avec. Je crois tout simplement que nous, qui ne sommes que ténèbres et destruction, ne sommes pas fait pour ça.  Quelque part c’est dommage, c’est un truc que j’aurais bien voulu expérimenter… Etre père…

-Oui sans doute…

-Pourquoi tu n’es pas venu t’amuser avec nous ?

-Tu sais Asmodée… Tu crois que nous devons croquer cette vie à pleine dents, profiter de nos pouvoirs pour s’amuser… Pour toi, notre existence doit n’être que plaisir…

-Evidemment ! Sinon quel intérêt !?

-T’es t’il arrivé de penser que la souffrance allait mieux à certain ?

Mammon regardait le plafond, l’air maussade et perdu. Asmodée fronça des yeux et se leva pour le rejoindre sur sa banquette. Il caressa l’une de ses joues, repoussant quelques mèches blanches :

-Tu n’as pas beaucoup changé de l’époque où tu étais un ange. Tu es toujours si rigide, tu ne te laisse pas aller. Lâche, Mammon, personne ne te dira rien.

-Mais si je lâche, je laisse alors mes désirs me contrôler… Et…

Asmodée eut un drôle de sourire, compréhensif et attristé à la fois.

-Mammon, Caïn est le daïmon de l’envie, il sait ce qui nous anime tous… Et je sais ce que tu veux… Mais… Je ne suis pas l’homme qu’il te faut. Je vais te rendre malheureux.

Mammon passa ses deux fins bras blancs autour du large cou musclé d’Asmodée, les yeux suppliants, comme ceux d’un enfant.

-Je sais tout ça. Mais c’est toi qui m’as dit de me lâcher, alors juste une fois…  

Il se souleva de la banquette et posa ses lèvres sur celles de son compagnon.

-La première et la dernière fois… Renchérit Asmodée avant d’approfondir le baiser, serrant le corps fin contre le sien.

Mammon passa les bras dans son dos et plongea son visage dans ses boucles brunes, respirant leurs odeurs d’huile parfumées. Il profita de chaque instant, grava dans sa mémoire la moindre sensation du corps qu’il avait désiré, contre le sien.

Il n’expliquait pas l’attirance. Peut-être était-ce parce que Asmodée était tout ce qu’il ne serait jamais ? A cet instant, alors que les toges étaient tombées à terre et que le brun caressait son corps à l’en faire gémir de plaisir, ils ne se doutaient pas que cette malédiction qui accompagnait ceux maudits par la luxure ferait souffrir également les générations à venir.

On ne peut aimer, on ne peut garder ceux atteints par la luxure, car ils voudront toujours plus, toujours différent, toujours mieux.  

Mais Mammon n’y pensait plus, dans ces bras chéris, avec Asmodée qui n’était gentil qu’avec lui, avec ses paroles de miel, leurs deux corps étroitement liés. C’était juste pour la nuit, mais il savait qu’il s’en souviendrait toute son existence.

-Tu as raison, il y a apparemment des personnes pour qui la souffrance semble mieux convenir, déclara Asmodée alors qu’ils rentraient à la demeure principale, au petit matin.

Mammon ne lui répondit pas, ses yeux bleus plongés dans le ciel, profitant de l’air frais qui lui rafraichissait les idées.

Asmodée sembla respecter son silence et ce qui était très étonnant venant de lui, le retour se fit sans un mot de sa part. Du moins jusqu’à ce qu’ils rentrent dans la maison.

Dans l’atrium se trouvait Béhémoth qui les salua d’un geste de la main :

-Alors comment ça a été ?!

Mammon allait passer sans rien dire, toujours perdus dans ses pensées, lorsque le géant brun répondit :

-Une catastrophe ! Je crois bien que Mammon est impuissant !  

Le daïmon de l’avarice s’arrêta, crispa des poings, grinça des dents…

-JE VAIS VRAIMENT T’ENTERRER A DES KILOMETRES ET DES KILOMETRES SOUS TERRE !!!!!!!

Mammon et Asmodée ne reparlèrent jamais de cette nuit.