La nuit était bien tombée sur la Cité de Délos. Les colonnes de marbres projetaient leurs ombres dansantes sur les mosaïques et les feux brûlaient dans chaque coupole d’huiles. La place du marché ainsi éclairée l’était aussi par le feu d’Hestia, visible à travers son enceinte : faisant face à la statue de la déesse, c’était une immense flambée toujours alimentée par les prêtresses, de sorte qu’il ne s’éteignait jamais.

Un feu d’Hestia qui s’éteignait, c’était un très mauvais signe.

De jour, ce lieu était occupé par toute une foule occupée à échanger des biens, à se raconter les dernières nouvelles et à fixer les étrangers venu de la mer d’un air suspicieux.

Mais ça, on lui avait uniquement raconté. Car lui, il n’avait jamais vu toute cette agitation de jour. Un type couvert d’une cape d’où rien ne dépasse aurait attiré trop l’attention.

Et même roder la nuit lui aurait été interdit s’il avait écouté le maître de la maison, son grand frère, sans s’opposer à cette décision. Le compromis consistait à ne pas se faire voir, pas se faire remarquer.

« Tuer avec parcimonie et clairvoyance » pour reprendre les mots de son frère. 

Telle une ombre, il glissa dans l’obscurité afin de ne pas se faire voir des gardes de la Cité. Il était trop « voyant » de les tuer, eux, et s’éclipsa de la place à la recherche d’une proie qui  siérait plus aux exigences de celui qui se pensait en droit de gouverner sa vie.

Pourtant il sentait bon le garde qui était proche, enduit comme il était d’huile parfumée et il devait surement avoir bon gout à l’air de vitalité et de forme qu’il dégageait, de ses mollets musclés enserré dans des liens de cuirs jusqu’à ses larges épaules dénudées.

Leur visage était caché sous un casque et sur leur bouclier trônait le serpent Python qui fut tué par Apollon, symbole choisit par le basileus pour représenter sa Cité.

Essayant d’oublier un instant sa faim dévorante, il traversa tout en silence les quartiers résidentiels qui bordait le palais : trop près de sa propre demeure, et se rapprocha des murailles.

Les portes étant fermement fermées comme toutes les nuits, il longea l’imposant mur de pierre pour se diriger vers le port.

Sous la lumière de la lune brillait de l’autre côté du palais, les murs blancs du temple d’Apollon et il ne put s’empêcher de le foudroyer du regard : C’était à cause des réjouissances en l’honneur du Dieu qu’il avait été obligé de rester cloitré dans sa cave durant cinq jours ! Et durant tout ce temps, le reste de la maisonnée s’amusait, participait aux jeux, donnait des fêtes… Et lui agonisait de faim.

Sentant les embruns de la mer, il se mit à courir, plus vite qu’une personne normale, il avait presque l’impression de voler. S’il avait pût le sentir, il se serait enivré de la sensation du vent sur son corps, mais rien ne l’animait plus que la chaleur du sang.

Il s’arrêta brusquement cependant. Avec contrariété il se rendit compte que le port était rempli de gardes qui, flambeau à la main, semblait chercher quelque chose. Ou quelqu’un.

Certainement pas lui qui n’était qu’une ombre inconnue dans cette île où presque tout le monde se connaissait au moins de vue.

Quoiqu’il en soit, ça n’arrangeait pas ses affaires. Il avait escompté pouvoir tranquillement choisir sa proie parmi les étrangers dont les nefs étaient amarrées, mais toute cette agitation autour des bateaux rendait la tâche plus délicate.

Pourtant la faim qui l’obsédait l’encourageait à tenter cette folie et l’odeur du sang des gardes, mélangé à l’huile de raisin lui faisait tourner la tête comme un bon vin l’aurait fait à un buveur.

Il s’arracha pourtant à cette tentation comme s’il s’était attrapé par la toge pour se détourner. Mais au fond de lui il sentait qu’il échappait de peu à un désastre… Pour en retomber dans un autre.

Et sa course pour fuir le port le reconduisit à la place du marché, cette fois-ci absente d’hommes en armure. Mais pas vide pour autant, car dans le temple abritant la flamme de la ville, trois jeunes filles discutaient à voix basse près des nombreuses jarres d’huiles.

Il ne put s’empêcher de penser à ces vestales, à leur peau dorée, douce et parfumée, leur opulente chevelure brune et à leurs corps qui n’avaient encore jamais connu la caresse d’un homme.

Sans s’en rendre vraiment compte, comme hypnotisé, il s’approcha des colonnes qui entouraient la partie frontale du temple et regarda les trois jeunes filles qui s’arrêtèrent de murmurer.

C’était sans aucun doute à cause du spectacle qu’il leur offrait sous la flamme dansante d’Hestia. Une peau blanche comme le marbre dont été fait les murs, tout à fait inédite en ces lieux, la tête recouverte de boucles dorée comme les rayons du soleil, quelques étrangers venant du sud, très rarement, présentaient les mêmes, et surtout : ses deux yeux rouges, non pas comme une flamme, mais de ce rouge brunâtre qui évoquait le sang vieilli.

Les jeunes filles avaient toutes les raisons de laisser leur cœur battre de plus en plus fort, d’inquiétude et d’excitation.

L’une d’elle, qui semblait plus courageuse que les autres et qui le fixa dans les yeux, ne se doutant pas de ce mauvais reflex, se leva et s’approcha de lui :

-Etes-vous une divinité ou peut être le fils d’un dieu ? N’ayez pas peur d’approcher, nous ne sommes que des prêtresses, nous ne pouvons pas vous faire de mal.

-Je ne voulais pas vous inquiéter. Demanda-t-il en gardant le contact visuel.

-Vous ne nous faites pas peur mais vous n’avez pas répondu à ma question, s’étonna t’elle en lui faisant un signe.

Avec un sourire charmeur il s’approcha de la jeune fille sous l’œil inquiet de ses compagnes. Néanmoins, il ne leur venait pas à l’esprit qu’il puisse y avoir réellement un danger : il aurait fallut être fou pour causer du tort à une servante des dieux.

-Peut-être suis-je une sorte de Dieu, mais à ma connaissance, il ne me semble pas, répondit-il alors que la vestale, incapable de le quitter des yeux, le laissait porter sa main à sa joue. Elle frissonna au contact.

-Votre peau est tellement froide ! S’exclama-t-elle plutôt ingénument en s’éloignant, portant à son tour sa main à son visage pour se réchauffer. Comment cela est-il possible ?!

Effectivement, aux alentours de la flamme la température était presque insoutenable et les contours du temple était noyé dans des vaguelettes de chaleur. Mais lui appréciait ce genre de température et sa peau se réchauffait petit à petit, bien que laborieusement.

La prêtresse, curieuse de tenter à nouveau l’expérience et ne pouvant s’empêcher de se sentir irrésistiblement attirée par le jeune homme, si étrange avec sa peau blanche et ses cheveux de soleil, mais aussi contradictoirement  beau dans sa différence, s’approcha et posa ses deux propres mains sur les joues de son vis-à-vis.

Déjà il semblait moins froid. Il inspira profondément. Elle était beaucoup trop près et il était prêt à oublier la présence des deux autres quand la plus suspicieuse se leva à son tour en le fixant, les yeux plissé :

-Attendez… J’ai déjà vu ces cheveux quelques part…  Vous ne feriez pas parti de la maisonnée de Caïn ?

Il stoppa son approche et plongea ses yeux dans ceux de l’inopportune.

-C’est vrai que l’une des femmes qui vit là-bas a elle aussi les cheveux clairs, approuva sa voisine.

Elles en savaient désormais trop et il comprit, en fait avec délice, qu’il ne pourrait pas les laisser, elles aussi, en vie.  Une bonne excuse à servir à son frère en somme.

Il les balaya du regard lentement tout en leur ordonnant de dormir maintenant.

Sans comprendre pourquoi, les deux jeunes filles se sentirent soudain très lourde et leurs paupières se fermèrent sans leur contrôle, leur corps entrainant leur esprit dans les limbes d’Hécate. 

La première, trop occupée à admirer le jeune homme ne s’en rendit même pas compte et il pût tout à son aise la bâillonner et la retenir tandis qu’elle se débattait. Il préférait quand ses proies essayaient de s’échapper, c’était beaucoup plus excitant quand il plantait ses canines dans leur chair tendre et juteuse pour atteindre une artère et les sentir petit à petit, de désespoir, de fatalité et de fatigue, se laisser mollement porter comme des poupées de pailles.

Et quand il n’y avait plus rien à pomper, il rejetait le corps, devenu bien inutile à ses yeux malgré ses attraits. Son frère disait qu’il était encore un bébé parce que le sexe lui semblait plus fade que le sang et qu’il ne savait pas apprécier l’attente qui rendrait le désir assouvi meilleur.
Pour ce dernier point, il aurait eu du mal à le détromper. Il ne supportait effectivement pas d’attendre. Si ce n’était pas le cas, il aurait cherché des proies moins… ‘’délicates’’.

Comme sa soif de sang était loin d’être assouvie il tomba aussitôt sur la deuxième prêtresse, inerte sur son banc, puis sur la troisième. C’est  alors qu’il la finissait qu’il regretta amèrement de ne pas avoir été capable d’attendre.

Tout était calme jusque-là, à peine le bruit d’un rat grattant de ses petites griffes le sol et le battement d’aile lent d’un hibou puis les crépitements du feu devinrent de plus en plus sonores, comme une armée de soldat chaussé d’acier.

Il releva la tête sans cesser d’aspirer les restes de sang et observa le feu qui n’avait pourtant pas changé.

Puis soudain, entre les flammes, comme derrière ou à l’intérieur du brasier, une femme le regardait avec haine.   

D’âge mur, ses boucles brunes cachée sous un voile, sa toge de feu recouvrant ses deux seins, elle se tenait droite, presque jumelle à sa statue au fond de la salle.

-Addu, dit-elle d’une voix claire et sifflante de colère qu’il pouvait entendre comme si elle était à côté de lui, sale enfant tu mériterais de finir tes jours au Tartare pour ce que tu viens de faire ! Mais comme tu ne peux quitter le séjour des vivants, sois maudit par mon nom ! Désormais tu ne pourras plus entrer dans aucun autre foyer que le tien sans t’en faire oralement et distinctement inviter !

Et aussi brusquement qu’il l’avait vu au milieu des flammes elle disparut et une bourrasque de vent phénoménale souffla à travers le temple et l’immense flamme qui l’habitait disparut en une fine fumée.

Il n’était pas particulièrement paniqué, mais lâcha sa proie sans la finir, et plus agacé qu’autre chose, Addu quitta le temple, de peur que la disparition de la flamme n’attire les gardes du port. Il courut comme le vent rejoindre la demeure de son frère et ne s’arrêta qu’une fois dans la cour intérieure du bâtiment.

Le long de la colonnade qui entourait cette cour s’ouvrait plusieurs portes, menant aux cuisines, garde-manger, salon et à l’atelier où leurs esclaves pressaient le raisin pour obtenir du vin. Il y avait un étage où se trouvaient les appartements des occupants. Habituellement un côté était réservé aux femmes, mais dans leur foyer, elles étaient si minoritaire que seule une pièce du haut était occupé par l’une, l’autre dormant avec lui.  

Lui n’était pas logé à l’étage, pas plus qu’au rez de chaussé. Lui avait son propre « palais » sous terre.  L’entrée en était cachée dans la cave, au milieu des fûts de vin.

Il fit attention à l’esclave endormi couché par terre près de la trappe et descendant la douce pente pétrie par les tonneaux, il se dirigea vers la porte cachée dans l’ombre d’une grande cuve.  A l’intérieur, ce n’était guère autre chose qu’une galerie de terre, toujours d’une température agréable. Quelques meubles y avaient été amenés pour lui et sa mère : une table, deux chaises, une armoire, quelques grands chandeliers, deux nattes pour dormir et au fond se trouvait le trésor de leur famille : caisses de bijoux en or et en pierres précieuses, statuettes et autres objets précieux qu’ils avaient pût transporter avec eux de leur ancienne demeure. Une grande partie avait servi à leur assurer un nom et à obtenir cette maison.

Il passa près de la paillasse où se trouvait couchée sa mère, éternelle beauté à la peau ambrée et aux boucles dévalant ses épaules et son dos telle une cascade d’or. Elle paraissait dormir mais à son approche elle ouvrit deux grands yeux de chatte frangés de longs cils.

-Addu…

Pris d’une envie soudaine, il vint se blottir dans son giron, comme lorsqu’il était un petit garçon.

-Tu es tiède, s’étonna-t-elle doucement en referma ses bras autour de lui.

Mais elle ne dit rien de plus, ne lui reprocha pas de s’être nourri plus qu’il ne le fallait. Elle ferma les yeux comme pour se rendormir, mais c’était une illusion. Sans aide, ils étaient incapables de dormir et elle ne pouvait qu’attendre le jour en laissant s’échapper dans son esprit de sombres pressentiments. 

                -Ne bouge pas ! Le prévint avec un peu d’agacement Lucifer en passant le peigne couvert d’une pâte d’henné sur la dernière racine blonde.

Caïn poussa un profond soupir avant de se contraindre à l’immobilité sur sa chaise.  Il fixa alors Astaroth qui depuis son lit haussa un sourcil.

-Pourquoi t’ennuie tu à cacher tes cheveux blonds ? Ces gens-là ne s’étonnent de rien alors je ne vois pas l’utilité d’un tel supplice.

-Je n’ai encore jamais vu de demi-dieux avec une partie des cheveux noirs et une autre blonde et s’il est vrai que je pourrais soulever un rocher sans les surprendre vraiment, je n’ai guère envie d’être par la suite regardé comme une bête curieuse, répliqua  son ainé avec agacement comme si c’était évident.

Il n’avait pourtant pas l’air d’être son ainé. Comme tous les hommes de sa maison, il gardait une allure entre jeunesse et maturité avec un corps digne de poser pour une statue. Bien que grand pour un homme, il n’en était pas moins petit par rapport à Lucifer et Astaroth qui faisaient une tête de plus que lui.

Ce corps, plus en longueur, ils l’avaient hérité de leur ancienne vie d’anges et n’avaient pour la plupart, pas changé vraiment d’apparence.

-Il m’est avis que ce n’est pas comme une bête curieuse qu’on te regardera, se moqua Lucifer en reposant le peigne, sa tâche terminée.

Ce dernier était exact en tout point à la définition plus haut, mais si Caïn avait à rajouter quelque chose à son sujet, il déclarerait que ce dernier avait un charisme inné qui lui permettait de sourire d’un air supérieur sans qu’on ne lui en tienne rigueur.

Il était son préféré et il se laissa reposer contre son torse nu, appréciant la caresse de ses longs et raides cheveux noirs contre lui.

-Descendons en bas déjeuner, ordonna t’il.

Se levant d’un coup de hanche de sa chaise, il passa devant Lucifer, laissant là Astaroth et ses appels à passer la matinée à lambiner.

Caïn, et c’était aussi le cas de ses compagnons, n’aimait pas lambiner. Chaque heure de son temps devait être occupé à quelque chose d’utile.

Lucifer et lui descendirent dans la cour où se tenaient plusieurs autres personnes.  Leurs esclaves avaient posé sur les tables  divers mets et boissons pour le repas et chacun se servait à son bon plaisir.

Lové dans une série de coussin, Asmodée, géant aux longues boucles brunes, grignotait une grappe de raisin, pas loin de lui, sec  aux cheveux courts presque blanc, Mammon remplissait une tablette de cire de chiffres, de l’autre côté, Behemoth, aux muscles saillants car plus compact était littéralement collé au buffet, au niveau de l’entrée, Leviathan au visage constamment sévère avec sa barbe coupé au millimètre près et Azazel  à la peau halée observait une lance avec intérêt.

Autour de ces derniers s’agitait le plus jeune habitant de la maison : Abaddon. Encore enfant il n’en était pas moins le portrait caché de son père, Lucifer, avec plus de fantaisie sans doute. Caïn n’avait toujours pas réussi à élucider le mystère de sa naissance, pas plus que celle de sa sœur ainée, la belle et caustique Samaël qui, assise à l’ombre, était occupée à peindre un vase sans faire attention à eux.

Bien que leur seule présence lui rappelait qu’il n’avait pas autant de contrôle qu’il le voulait sur Lucifer, Caïn les avaient acceptés. Son crédo était qu’il préférait garder ses daïmôns à l’œil plutôt que de les avoir dans la nature sans contrôle.

Des deux derniers membres de son clan se trouvait Lilith, pas vraiment comme eux, mais première compagne de route de Caïn, un esprit à sa hauteur bien que de temps en temps sa nature de femme la révèle dans toute sa faiblesse et sa folie.

Et puis il y avait la chose qui se terrait sous terre. La chose qui était par le plus grand des malheurs, le plus grand des désastres, son frère par son père. Une épine dans son pied.

Mais il refusait d’y penser si tôt dans la journée.

Il se laissa tomber entre Asmodée et Mammon tandis que Lucifer allait leur chercher à manger à tous les deux.  L’attention de tous ses pairs était à présent sur lui.

S’ils pouvaient réfléchir normalement lorsqu’il était absent, se poser des questions sur l’étrange attractivité qu’il provoquait chez eux, les tenant sous sa coupe, les obligeant à se supporter les uns les autres, lorsqu’il était présent c’était une toute autre histoire.

C’était comme si tout d’un coup, la seule chose qui comptait c’était d’être à ses côtés, de pouvoir l’entendre, de sentir son contentement et même de pouvoir le toucher. Il avait raison en tout et leurs pauvres esprits aveuglés avaient tort. Comment pouvait-on ne serait-ce que penser quitter un être si magnifique, si radieux, si puissant ?

Lucifer posa une coupe de fruits à ses pieds et Behemoth, à son habitude, lui servit le meilleur vin dans la plus belle coupe. Mammon ne s’intéressait plus du tout à ses chiffres, Samaël avait lâché son pinceau,  Leviathan et Azazel se demandaient pourquoi , par Chronos, ils avaient une lance dans les mains et Abaddon courra s’installer auprès de son père pour être plus proche.

-J’ai envie d’aller me promener au marché avant la réunion avec le Basileus. Qui a envie de m’accompagner ? Demanda Caïn à la fin de son repas.

Lucifer arrêta de justesse son fils qui s’apprêtait à sauter dans tous les sens en hurlant « moi ! » « moi ! » « moi ! » et le força d’une traction à rester assis.

Lui ferait nécessairement parti de l’expédition en tout garde du corps qu’il était.

-Pourquoi pas ? S’ajouta Asmodée avec un air rêveur.

Il s’attira aussitôt une remarque acerbe de Mammon. Ces deux-là s’entendaient comme chiens et chats :

-Tu n’en as pas assez de dilapider nos ressources en de vaines acquisitions ? Et pourquoi par les milles Bacchantes dois-tu toujours choisir des putes de luxe ? Un trou c’est un trou !

-Tu vois Mammon, le privilège d’être puissant ET riche, c’est de n’avoir que le meilleur, même au niveau des trous !

-Si je dois revoir ce maudit Elosias me réclamer tes dettes tu auras de quoi craindre pour tes propres orifices !

-Rhoo Mammon, quel cul serré tu fais, intervint Behemoth, laisse le donc faire ce qu’il lui chante !

Asmodée se contenta de son sourire torve et balaya la remarque d’un geste de sa main. Tant qu’il souriait, c’est que tout allait bien. Quand ce n’était plus le cas, il valait mieux mettre ses chitons à l’abri.   

-Je ne comprends pas, ajouta le daïmôn de la luxure en fausse innocence, c’est en dragon que Mammon aurait dû se transformer en chutant du Paradis, il lui aurait été plus pratique ainsi de couver son or !

La vision de Mammon, toujours rigide et coincé, en train de couver son tas d’or s’imposa alors dans tous les esprits et le teint dudit Mammon devint d’un rouge écarlate lorsque Caïn éclata de rire, rapidement suivi par les autres.

Asmodée était très content de lui et de sa boutade, Mammon avait plus que jamais envie de découper en petits morceaux sa silhouette guindée et de les faire manger  aux sept têtes de l’Hydre de Lerne.  Si seulement cette pauvre Hydre était encore en vie…

Caïn en riait encore lorsque lui, Lucifer et Asmodée prirent le chemin qui descendait vers la place de la Cité, sinuant entre les demeures des plus riches habitants de l’île.

-Qu’a-t-il dû céder la dernière fois pour que cela le mette dans un tel état ? Demanda Lucifer, intrigué.

-Aucune idée ! Avoua Asmodée.  Je trouve incommodant de me préoccuper des chiffres.  Je me contente de dire aux personnes qui me servent de se rendre ensuite auprès d’Astaroth. Après tout, c’est lui qui est en charge de la gestion du Trésor.

-Ainsi que Mammon.

-Non, lui il se contente de faire briller l’argenterie et de peser les pépites d’or !

-Il s’agissait du collier égyptien, déclara soudainement Caïn.

-Le collier égyptien ? Répondirent les deux anges déchus, n’ayant aucune traitre idée de quoi il s’agissait.

En vérité, ils ne savaient même pas ce qu’ils possédaient vraiment, n’ayant jamais mis le nez dans le sous-sol. Ils se disaient que le jour où ils seraient en pénurie, Mammon ferait une telle crise d’apoplexie qu’ils en seraient aussitôt au courant.

-Il l’avait négocié à un très bon prix la dernière fois qu’il était parti vendre notre blé en Egypte. Je pense qu’il y tient tellement que je ne serais pas surpris qu’il disparaisse de la réserve de cet Elosias un jour ou l’autre pour réapparaitre dans la nôtre.

-Du blé ? Ah ! Ca date de la Crète, ça fait un sacré bout de temps alors ! S’exclama Asmodée. Je n’arrive pas à croire qu’il fasse une telle histoire de ça, c’est pas comme si on lui avait coupé un bras !

-Il préfèrerait, ajouta ironiquement Lucifer. 

Uniquement parce qu’il se recollerait dans les minutes qui suivraient.

-On ne peut rien y faire, sa spécialité c’est l’Avarice, répliqua Caïn alors qu’ils arrivaient face au marché.

Ils s’arrêtèrent alors à l’entrée de l’emplacement de terre battue car en lieu des baraques portatives des marchands et de la foule tranquille qui venait se ravitailler en légumes frais et surtout en céréales-denrée des plus rares sur une petite île, se trouvait un immense rassemblement de tout rang qui s’exclamait et discutait entre eux avec angoisse. 

Lucifer fronça les sourcils et s’approcha d’un des gardes pour lui demander ce qu’il se passait. Dès que le soldat reconnu l’un des chefs de guerre du Basileus, il lui raconta tout ce qu’il savait :

-C’est une catastrophe ! Hestia a abandonné notre ville ! Sa flamme ne brûle plus et tous les efforts qui ont été apportés pour la rallumer sont vains. Les prêtres ne semblent plus savoir quoi faire et l’un d’eux prétend même qu’il faut envoyer l’un de nous consulter la Pythie à Delphes ! Le Basileus peut d’ores et déjà oublier sa guerre… 

-Voilà qui est très déplaisant, commenta Caïn que cette perspective de guerre tenait de bonne humeur depuis trois mois.

-Assurément, la dernière nef de guerre était même sur le point d’être terminée…

-S’est-il passé quelque chose pour que la grande déesse soit en colère ?  Continua à le questionner  Lucifer en dardant ses yeux sombres dans ceux du garde qui regardait Caïn d’une façon un peu trop appuyé à son gout.

Leur Clan était actuellement en bons termes avec celui des Titanides qui régnaient sur l’Olympe. Zeus en personne les tenait en amis depuis qu’ils s’étaient battus à leurs côté lors de leur guerre contre les Géants.  Mais ils restaient prudents : lors de leur long exode, le clan de Caïn était entré en conflit direct avec plusieurs divinités qui ne souhaitaient pas leur présence sur leurs terres. Ainsi en fut-il de Sobek que Caïn défia et vainquit aux dés, d’ Hator dont la prêtresse maudit son époux pour avoir transformé son frère en monstre, d’Ereshkigal qui entra en conflit direct avec Caïn et qui envoya un monstre tuer une femme qui lui était précieuse… Pour ne citer que les principaux.

Sans oublier Pallas Athéné, fille de Zeus, qui leur interdisait l’entrée de sa ville : Athènes,  depuis que Adam, père de Caïn et de Addu, lui avait dérobé la pointe de sa lance.

Autant de raisons de rester sur leurs gardes même si Hestia, l’ainée des Olympiennes, était une déesse douce et calme.

-Les vestales d’Hestia ont été tout simplement tuée, annonça le garde en retournant son attention sur l’intimidant et gigantesque guerrier, on les a retrouvée par terre, encore toutes molles, mais froide et sans vie. 

-Vous les avaient confiées aux prêtres, qu’est ce qu’ils en disent ?

-Seul un monstre a pût faire cela. Ils ne savent pas encore lequel mais une battue va s’organiser dans l’île. En tout cas, ce monstre boit du SANG.

Alors qu’il prononçait ces derniers mots, l’atmosphère autour d’eux sembla s’épaissir et devenir lourde. Asmodée et Lucifer se retournèrent aussitôt vers Caïn.

Extérieurement, rien n’avait changé, il gardait un air sévère mais contrôlé. Cependant il était animé à l’intérieur d’une colère froide et dévastatrice qui pouvait se manifester à n’importe quel moment et de n’importe quelle façon.

Lucifer jugea plus prudent de l’éloigner de la foule et le prenant par les épaules, lui fit remonter le chemin pour rentrer.

-Du SANG il a dit ! DU SANG ! Répéta Caïn d’une voix excédée quand il fut assez loin pour ne pas être entendu.

-Je sais j’étais là ! Répondit Lucifer avec un sourire crispé avant de fixer Asmodée et de lui faire un signe de la tête pour qu’il les laisse seul.

Asmodée, ravi d’échapper aux coups de tonnerres qui se préparaient, annonça que s’il le cherchait il serait aux « Mamelles d’Aphrodite », l’un des plus grands bordels de la ville.

-Du sang… Je m’en vais te lui en donner du sang… Continua à marmonner Caïn sans montrer la moindre attention à son compagnon qui s’enfuyait.  Je me demande ce qui se passerait si je le saignai comme un cochon…

-La blessure se refermerait.

-Il n’attend rien pour attendre !  Qu’Hestia le prenne et l’envoi au Tartare !  Qu’il roule un rocher ou remplisse un tonneau percé ! Ou je ne sais quel supplice ! Mais qu’on m’en débarrasse !  

-Il est comme nous, il ne peut aller au Tartare.

Lucifer laissa Caïn maugréer des sentences tout le long du chemin jusqu’à ce qu’ils arrivent enfin à leur demeure. Passant le mur d’enceinte pour entrer dans la Cour, ils tombèrent sur Leviathan qui donnait une leçon de lance à Abaddon qui, arborant le casque à aigrette trop grand pour sa tête de son père, tenait une lance qui faisait le double de sa taille et de l’autre main un bouclier rond qu’il laissait reposer par terre.

Caïn était beaucoup trop préoccupé pour s’intéresser à quoique ce soit, c’est pourquoi Lucifer répondit d’un regard à celui inquiet de Leviathan et récupéra d’un geste son casque sur la tête de son fils qui gémit d’abord de désaccord mais qui se retrouva cloué sur place par les yeux intransigeant de son père.

Il laissa alors tomber sa lance et son bouclier et courut dans les jupes de Samaël qui s’entrainait avec le même équipement et qui posa une main sur l’épaule de son frère pour l’empêcher de faire un esclandre. L’expression courroucée de Caïn et celle sombre de son père ne lui disait rien qui ne vaille. C’était un jour à ne pas être dans leurs pattes.  

Alors qu’ils pénétraient dans la colonnade, ils virent Astaroth venir vers eux de sa démarche nonchalante. Surpris de les voir revenir si vite (et absolument pas de la disparition d’Asmodée), il renvoya les esclaves qui pressaient le raisin dans les ateliers et ceux-ci déguerpirent sans bruit, la tête baissée.

- Que se passe-t-il ? Demanda-t-il alors.

-Où sont les autres ? Le coupa Caïn, nerveux, en regardant tout autour de lui.

-Behemoth est à la vigne, Mammon s’est rendu au port s’assurer que notre dernière cargaison est arrivée, Azazel est comme d’habitude à la forge et Lilith tisse un nouveau péplos pour Samaël...

-Nous risquons d’avoir bientôt des ennuis, lui expliqua sobrement Lucifer sans avoir l’air énormément inquiet.   

Caïn lui attrapa soudainement le bras. Le grand brun tourna la tête vers lui, puis vers ce qu’il regardait.

L’autel de maison dédié à Hestia et qui contenait une petite lampe à huile que l’on s’assurait de tenir allumée jour et nuit s’éteignit alors comme sous l’effet d’un souffle et sa fumée s’éleva dans les airs, puis tourbillonna avant de plonger et de passer  devant les trois daïmons pour prendre la direction des escaliers.

Ils restèrent un instant perplexe puis Caïn hocha de la tête et partit en direction de la fumée. Lucifer fit mine de le suivre mais il dût y renoncer :

-Laisse, je m’en occupe.

Caïn grimpa les marches jusqu’à l’étage et sans un bruit se dirigea vers sa chambre. Là, ce n’était pas une fumée qui l’attendait, mais une femme d’âge mur drapée dans un long péplos blanc, un voile de la même couleur cachant de belles boucles noires sûrement agencée en une coiffure complexe.  Elle faisait les cents pas le long du mur du fond, visiblement agacée.

-Je vous souhaite le bonjour Hestia fille de Rhéa. Que me vaut le plaisir de votre visite en ma demeure ?

-Oh ne jouez pas à ce jeu avec moi, Caïn fils d’Adam. Vous savez pertinemment pourquoi je suis là ! Vous auriez tort de me provoquer car même si mon frère Zeus, vous tient en amitié, ce n’est pas le cas de tous les Dieux de l’Olympe !

-Je ne suis pas sans l’ignorer tout comme vous ne sauriez le faire à notre sujet. Vous n’avez aucun pouvoir sur mon clan, ainsi je ne vous conseillerais que trop de ne pas me menacer, vous qu’on dit si sage…    

Les yeux d’Hestia semblèrent soudain agités de flammes ardentes :

-Un membre de votre clan a tué mes servantes ! J’exige réparation !

-Et il sera puni, mais par MOI alors calmez votre fureur déesse du foyer.

-Je ne serais en paix que lorsqu’il aura quitté nos terres ! Tenez-le-vous pour dit ! Et si ce n’est pas rapidement le cas… Attendez-vous à subir les mêmes foudres. Je pense que vous ne tenez pas tant que ça à une guerre contre notre famille. Et vous seriez vraiment ingrat de nous l’imposer alors que nous vous avons accepté de plein grés sur notre territoire.

-L’auriez-vous fait si nous n’étions pas venu nous battre contre les Géants à vos côtés ? Répliqua ironiquement Caïn. Vous avez payé ainsi la dette que vous nous deviez. Aujourd’hui nous ne vous devons plus rien ! Si guerre il doit y avoir, il y aura ! Nous n’avons pas peur de vous.

-Je vois… Vous paierez un jour votre arrogance Caïn fils d’Adam…  En attendant je vous surveillerais ! La flamme ne se rallumera pas tant qu’il sera présent ! 

Et sur ses derniers mots, dans un geste de la main, elle disparut dans un nuage de fumée qui manqua d’asphyxier Caïn qui se précipita hors de la chambre pour respirer l’air qui venait de l’atrium.

Tout en toussant il remarqua Lucifer qui se tenait près de l’entrée, derrière lui.

-Tu ne me croyais pas capable de régler ça ?

Lucifer eut un sourire entendu et passa un bras e travers du torse de Caïn pour lui murmurer à l’oreille :

-C’est le travail d’un ange gardien que de veiller sur son protégé.  C’est mon devoir de te protéger…

-Humf, et quel travail… !

-A qui le dis-tu… Alors allons-nous faire la guerre ?

-A ton avis ?

-Qu’est ce qu’on attend alors ?

-La tombée de la nuit.

-Tu es bien trop gentil…

Caïn eut un rire railleur.

-Non, juste du respect pour une amie très chère.