Histoire 1 : Balthazar

Chapitre 1 : Silviana

 

Les volets fermés, les portes barricadées, les femmes étaient réunies dans un coin de la pièce, les unes serrant leurs enfants, essayant de calmer leurs pleurs, d’autres s’étaient munies de tout ce qui pouvait être utilisé pour se défendre et pour finir une dernière partie, des larmes séchées sur leurs joues tenaient fermement dans leurs mains de petites croix de bois en murmurant des prières.

Silviana priait avec les autres, avec le plus de ferveur possible : tout ceci ne pouvait être qu’une épreuve. Dieu ne les aurait jamais mis en danger, elle et son père, en permettant la mutation de ce dernier aux frontières de l’Empire d’Occident, dans ces contrées sauvages qu’étaient le nord de la Grande Bretagne civilisée, au sud de l’ancien mur d’Hadrien.

Comme les autres Ceinturions et Légionnaires, il se tenait dehors, prêts à affronter les barbares qui avançaient inlassablement depuis la Saxe.

Qu’elle était loin leur demeure de Rome et les jours paisibles où sa mère et son frère étaient encore en vie.

Un frisson parcourut toutes les jeunes femmes lorsque les premiers cris des hommes retentirent, suivit peu à peu par le fracas des armes. A chaque cri on pouvait voir la marée humaine que formaient les femmes tressaillir, alors que les fracas semblaient toujours plus se rapprocher.

Une odeur forte vint flotter dans les airs et l’atmosphère devint pesante et sèche. Soudain, une partie du toit en chaume s’affaissa, provoquant la dispersion des femmes et de quelques flammèches : le toit était en feu !

Dans la précipitation, elles partirent toutes dans des directions différentes, tombant au plein milieu des combats. Silviana erra à droite puis à gauche, sans trop savoir quoi faire, tenant toujours aussi désespérément sa croix, puis, poussée par deux autres jeunes filles du village qui firent demi-tour en criant et en pleurant, elle se trouva nez à nez avec deux barbares.

Ils étaient habillé de peaux de bêtes, certaines n’étaient même pas tannées et ornaient leurs épaules de fourrures, les transformant en gros fauves. Ils étaient armés d’haches, de grandes épées et de massue et tout dans leur posture était menaçant.

Poussant à son tour un cri strident, elle se mit à fuir, ayant du mal à contrôler ses jambes qui lui semblaient trébucher sur la moindre motte de terre. Les deux hommes étaient toujours derrière elle, eux aussi courraient en l’abreuvant de paroles qu’elle ne comprenait pas. Heureusement, ils n’étaient pas très rapides à cause du poids de leurs armes.

Plutôt que de rester dans le village, elle dévala la colline vers les plaines en espérant trouver une cachette. Malheureusement le terrain avait été dégagé depuis des années afin de prévenir une invasion du nord et il n’y avait que de l’herbe à perte de vue, et au loin, se rapprochant, le mur d’Hadrien, encore fièrement debout, bien qu’une partie se soit effondrée lors de la dernière attaque qu’elle avait eu à contenir.

Silviana savait que tous les soldats étaient au village pour le défendre, mais elle se mit à rêver qu’il reste un guetteur qui pourrait lui venir en aide.

Hélas, rien de cela n’arriva et elle se retrouva face au mur, toujours poursuivie. Un instant elle voulut s’arrêter, après tout, elle était au bord des terres civilisées romaines, derrière ce mur, c’était un pays inconnu et sauvage où régnaient encore dragons et géants… Elle était dans un cul de sac.

Puis sa résolution prit le pas sur sa peur. Il y avait peut-être des dragons et des géants, mais elle ne les voyait pas encore, contrairement aux deux brutes derrière elle ! Serrant les dents, elle se mit à escalader vaillamment la partie éclatée du mur et redescendit en vitesse de l’autre côté.

Lorsque son pied toucha le sol, un frisson la traversa. Ca y est, elle était sur une terre impie. Le sol ne s’ouvrit cependant pas sur elle et elle entendit avec horreur le bruit de ses assaillants qui gravissaient difficilement les débris. Désespérée et fatiguée, elle reprit sa course, traversant une nouvelle plaine en direction des quelques arbres qu’elle voyait au loin. Des buissons épineux agrippèrent sa robe et la déchiquetèrent quand elle tirait dessus pour se libérer. A bout de force, elle passa les arbres, trébucha sur une branche et tomba par terre, prête à s’effondrer en pleurs.

Levant la tête, elle tomba alors sur un spectacle étonnant : là, au milieu de quelques arbres épars se tenait d’immenses pierres qui semblaient avoir été sculptée et levée, de façon à former un cercle.

Et là, surgissant des arbres, cinq cavaliers apparurent, semblant tout aussi immenses que des montagnes. Silviana ne sut dire ce qu’elle remarqua en premier, si ce fut leur peau quasiment découverte et couvertes de marques bleues ou bien les épées imposantes et longues qu’ils transportaient dans leur dos… Ou bien les yeux tout aussi profondément bleus du premier homme.

Elle aurait dû avoir peur, ça ne faisait aucun doute, mais en ce moment elle était trop lasse pour réagir. Brandissant un bras dans leur direction, elle leur lança un appel au secours muet à travers ses larmes avant de perdre connaissance.

Quand les deux saxons sortirent à leurs tours du fourré, ils se trouvèrent face à ces cavaliers géants et choisirent stratégiquement de s’enfuir retrouver leurs camarades. 

Le premier homme, à la longue chevelure rousse, approcha avec adresse son cheval de la jeune femme et mis quelques instants pied à terre pour jeter le corps évanouie en travers de sa selle.

silviana264 (Silviana)

***

Le ciel se peignait de nuances plus sombres face à elle et la femme passa une main sur son front avant de donner un léger coup sur la croupe de la brebis qui se trouvait devant elle et de se lever.

La bête poussa un bêlement et s’empressa de rejoindre son agneau au milieu du petit troupeau.

Silviana prit quant à elle son seau de lait et remonta difficilement la pente jusqu’à une maison d’allure rustique avec ses poteaux de bois non taillés, mais aussi solide que les pins qui la formaient. Elle déposa le lait dans la remise qui servait aussi d’atelier et ressorti en s’essuyant les mains sur le tablier recouvrant sa robe toute simple en laine blanche. Elle resta un instant à survoler de son regard distant le paysage, les terres sauvages qui s’étendaient, le petit carré de terre cultivé et l’espace où paissaient les moutons.

Les habitants du village ne savaient jamais très bien à quoi elle pensait, mais elle avait eu du mal à s’adapter, et on doutait toujours qu’elle le fut. Les rudes maisons qui étaient les leurs semblaient être traversées par ses yeux pour se fixer sur le lointain, un lointain autrefois chez elle.

Mais c’était autrefois.

La seule chose qui semblait réellement lui donner vie, c’était la tête rousse qui courait présentement au milieu des moutons en riant. Un petit garçon qui poussait trop vite, aux jambes et aux bras semblant trop longs pour le reste de sa personne et qui donnait des coups d’une épée en bois sur un ennemi imaginaire.

-Mère ! Mère ! Cria celui-ci en grimpant jusqu’à elle. Regarde ma nouvelle botte secrète !

Celle-ci poussa un petit soupir indulgent face à la démonstration du garçon, et avec un doux sourire, se pencha élégamment vers lui pour lui essuyer ses joues maculée de poussière du revers de sa manche.

Le petit garçon fut alors coupé en plein élan.

-Mèèèèère !!!! Gémit-il en essayant de s’échapper.

Qu’ils étaient différent, lui d’un roux éclatant, elle d’un brun sombre, lui de la carrure carrée et longue des géants des highlands, elle d’une finesse et d’une grâce toute romaine. Mais leur peau olivâtre était la même, dépourvue de tâches de rousseurs, et leurs yeux du bleu des mers du sud.

-Que t’ai-je déjà dit Balthazar ? Demanda-t-elle doucement.

-Attendre le retour de Père pour m’entrainer… maugréa de mauvaise grâce l’enfant.

-Bien, vas donc rentrer le troupeau dans la bergerie avant qu’il ne pleuve… Ce qui ne devrait plus tarder.

-C’est pas grave, c’est qu’un peu de pluie ! Ca ne tue personne ! Répliqua l’enfant en singeant son père qui répétait souvent cela à sa femme.

-Oui… Qu’un « peu » de pluie… Marmonna-t-elle alors qu’il dévalait à toute vitesse vers le troupeau.

Elle frotta ses bras, prise d’un mauvais pressentiment.

Elle ne comprenait pas ces terres, si différentes de celles où elle avait vu le jour, leurs esprits et leurs magies divergentes. Ici les gens croyaient aux forces qui parcouraient la terre comme des courants souterrains, ils croyaient à un pouvoir terrestre et non spirituel.

Instinctivement, elle chercha dans son col sa petite croix qui ne l’avait jamais quitté.

Elle n’avait jamais pût élever son enfant dans les préceptes chrétiens mais lui avait inculqué quelques notions, en plus de lui donner comme prénom celui d’un roi mage, celui qui venait du sud, une direction qu’elle rêverait de prendre si elle n’avait pas aussi peur.

Secouant la tête face à sa propre impuissance, elle rentra dans la demeure et referma la porte pour ne pas laisser entrer le froid. Par reflex, elle donna un coup de tison dans les flammes du foyer qui se trouvait au milieu de la pièce et plaça deux briques prés de celui-ci.

Ce soir elle les placerait au fond de leurs lits pour que leur chaleur imprègne les couvertures.

Puis elle se dirigea vers le garde-manger, de plus en plus vide pour en sortir quelques légumes à rajouter au bouillon qui chauffaient dans la marmite.

Si ça continuait, il leur faudrait tuer un nouveau mouton.

Et c’était comme ça depuis quatre mois, depuis qu’une partie des hommes, dont celui qui vivait avec elle, car pour elle il n’était pas vraiment son mari, était partie aider un Clan allié à repousser une invasion Scots.

Il n’y avait plus personne pour les protéger elle et son fils, plus personne pour s’occuper de leur lopin de terre ou des bêtes. Silviana faisait ce qu’elle pouvait, mais elle était incapable de labourer les champs ou de partir vendre une partie de ses bêtes au marché.

Elle entendit le pas bousculé des moutons qui rejoignaient la bergerie attenante à la maison et songea alors à toutes ces tâches qui l’attendaient. Egorger une des bêtes, tondre le reste, traire les brebis, filer la laine, teindre la laine, tisser la laine, il fallait une nouvelle pièce de tissus à Balthazar qui poussait plus vite que sa mère n’avait de temps pour créer un nouveau tartan.

Elle devrait peut-être aussi aller dans la forêt, au risque de se faire dévorer par un ours, pour chercher des légumes sauvages et des baies.

Des rides d’inquiétudes lui marquaient constamment le front. L’épreuve était trop difficile, se répétait-elle souvent, puis elle s’en voulait et demandait au Seigneur de la pardonner de ces pensées indignes. S’il avait décidé qu’elle devait subir tout ça, il devait y avoir une raison.

Balthazar entra dans la pièce principale et approcha ses mains du feu tout en observant sa mère se parler à elle-même à voix basse, ce qu’elle faisait si souvent qu’il n’y faisait plus attention.

Il approcha son visage de la marmite qui fumait au-dessus des flammes et fit la grimace devant le bouillon tellement dilué qu’on ne sentait même plus le goût de la viande, et encore moins sa texture.

-Euuuh… Quand est ce que Père revient ? Demanda t’il tout à fait innocemment mais sa mère qui se crispa brutalement sur le plan du travail, avant de pousser un grognement intelligible, lui faisant regretter sa question.

En plus il venait de se rappeler lui avoir posé la même question hier, et avant-hier, et tous les soirs depuis un mois.

Mais ce n’était pas sa faute si la réponse ne les satisfaisait ni l’un ni l’autre.

Il alla s’effondrer sur l’une des chaises couverte d’une peau de mouton et poussa lui aussi un petit soupir mélancolique.

C’est alors que la porte d’entrée, celle côté village s’ouvrit et laissa entrer une femme aux longs cheveux blonds retenus en tresses :

-Silviana, Bal’, les hommes sont de retours ! Annonça-t-elle avant de repartir tout aussi brusquement.  

Balthazar bondit de sa chaise, le visage lumineux et courut jusqu’à sa mère qui le souleva de terre un bref instant, il était devenu trop lourd pour elle, tout en riant de joie.

Cela signifiait tant de choses : la fin de la peur, la fin des privations… Silviana, qui se gardait d’éprouver le moindre sentiment passionnel pour l’homme qui l’avait sauvé, éprouvait néanmoins gratitude et respect pour lui, c’est pourquoi elle retira en hâte son tablier et tenta d’arranger sa coiffure avant de se précipiter à la suite de Balthazar qui ne l’avait pas attendu.

Les femmes, les enfants et les anciens s’étaient réunis sur la place centrale du village alors qu’arrivait au pas les épais et robustes chevaux montés par leurs cavaliers, le chef en tête.

Ils avaient tous l’air fatigués et fourbu, plus abimés aussi. Adelar, le chef, descendit lourdement de sa monture pour prendre ses deux fils dans ses bras, ce que les femmes interprétèrent comme le droit d’aller chercher leurs propres compagnons.

Silviana et Balthazar se frayèrent un chemin au milieu des embrassades, tentant de se lever au plus haut pour voir au-dessus des hautes statures, mais ils finirent par arriver en queue de la file où il n’y avait plus que deux montures attelées à un traineau.

-Mais c’est Pied-Vif ! Reconnu l’enfant en allant prendre les rênes du cheval de son père pendant que Silviana portait la main à sa bouche, refusant d’y croire.

En quelques instants, elle venait de passer de la joie au désespoir le plus intense et le plus âgé des guerriers qui n’avait personne à embrasser vint la voir et lui posa une main miséricordieuse sur l’épaule :

-Je suis désolé Silviana… Un mauvais coup de hache…

Elle fit un signe de dénégation de la tête et voulut se retirer brutalement de l’étreinte mais alors que la colère brûlait en elle, à l’extérieur elle continuait à regarder son fils se demander ce que le cheval de son père faisait là.  

Puis elle finit par arriver à faire quelque pas pour apercevoir, dans le traineau, deux silhouettes emmaillotées dans leur tartan.  Au même moment, l’autre veuve se jeta en pleurs sur la dépouille de son mari et le guerrier laissa Silviana pour s’occuper d’elle.

C’est sans doute à ce moment-là que Balthazar réalisa tout ce que cela signifiait. Il lâcha les rênes de Pied-Vif et recula, avant de se tourner vers sa mère :

-Non ? C’est pas vrai ? Demanda-t-il d’une voix implorante, mais comme elle ne pouvait rien lui répondre, il se précipita dans son giron et se mit à serrer fortement sa jupe sans échapper aucun bruit.

Elle ne sût jamais s’il avait pleuré à ce moment-là.

**

On organisa une grande cérémonie funéraire dans la vallée où l’on enterra les deux guerriers. Silviana refusa d’y assister, mais Balthazar regarda le corps de son père être placé dans la fosse avec des objets qu’il avait lui-même choisi : la chaise où il s’asseyait toujours et son bol préféré. Il rajouta même le petit cheval de bois qu’il lui avait fabriqué quand il avait cinq ans.

Adelar vint le voir alors qu’il faisait ses adieux et posa sa main sur ses cheveux :

-Je suis attristé de ce qui est arrivé à ton père Bal’. C’était un excellent pisteur… Et c’était un homme sage et généreux…

Balthazar renifla en grimaçant. Il ne voulait pas pleurer devant tout le monde.

-… Mais quel dommage que Silviana ne soit pas là… Quoiqu’il en soit, ne t’en fait pas, nous tous ici t’apprendrons tous ce que ton père t’aurait appris. Tu deviendras toi aussi un grand guerrier et tu lui feras honneur.

Balthazar hocha la tête et regarda son père disparaitre sous la terre qu’on entassait afin de remplir le trou. Puis, comme la tradition le voulait il prit une pierre et la posa au-dessus.

Ici reposait son père pour l’éternité.

Il ne comprenait pas vraiment ce que cela représentait, alors qu’il n’était qu’un petit garçon de 7 ans et que tous les membres de son village étaient autour des deux tombes. Ni pour son père, ni pour lui-même. Mais pour lui, c’était incontestablement aujourd’hui que commençait son histoire, sous un ciel gris et quelques gouttes de pluie.

Il resta plus longtemps que les autres et lorsqu’il n’y eut plus personne à des lieux, il en fit la promesse à son père :

-Je serais plus qu’un très grand guerrier. Je serais LE guerrier. Personne ne pourra me toucher et jamais personne ne pourra me tuer. Je le jure devant tous les dieux et les hommes.

Il se laissa tomber à genoux sur la terre toute juste retourné, alors que se mettait à tomber une véritable averse.

Comme si le ciel savait déjà ce qu’il adviendrait de cette promesse.

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***

Après la mort de son père, Balthazar dût subir de voir sa mère tomber dans une lente dépression. De l’avis de tout le village, Silviana était une créature fragile. N’était-ce pas d’ailleurs le cas de tous ceux qui venaient des basses terres ?

Celle-ci ne sortait plus de leur maison, c’est à peine si elle se rappelait devoir effectuer les tâches domestiques vitales. Elle divaguait dans les pièces tout en se parlant à elle-même ou à son dieu.

Elle avait quelques moments de lucidité, et Balthazar en profitait pour les passer avec elle. D’autres fois, elle se plongeait dans son passé et racontait toute sorte de choses à son fils. Ce dont elle se souvenait de sa vie à Rome, ses parents, leur déménagement dans les îles et même des passages entiers de l’ancien et du nouveau Testament.

Au vue de ce qui arrivait à sa mère, le petit garçon n’eut pas d’autres choix que de prendre tout en main : il s’occupait désormais seul du troupeau et dès l’âge de neuf ans partit tout seul au grand marché vendre la laine, les quelques étoffes que tissaient sa mère et quelques bêtes. Avec l’argent qu’il gagnait il ramenait de la farine et des légumes.

L’année de ses dix ans, il reprit aussi en main les terres que son père cultivait autrefois et n’ayant point de bœufs et se refusant à utiliser le cheval de combat, il maniait la houe et l’araire par sa seule force.

Devoir s’occuper de toutes ces tâches et de sa mère lui laissait peu de temps pour s’entrainer, mais chaque homme, selon la promesse d’Adelar, l’acceptait dans ses entrainements.

Il évitait cependant ceux de ce dernier à cause de ses deux fils, l’un plus âgé de deux ans, l’autre le succédant d’une année. Il avait vite compris que ces deux-là le considérait comme un parasite dans leur village.

Il n’avait cependant pas le temps de s’en préoccuper.

Le temps qui passait ne lui apparaissait que par la hauteur du monticule de pierres qui se dressait sur la tombe de son père. Une fois par an il s’y rendait et en rajoutait une tout en répétant intérieurement sa promesse.

Cinq pierres s’y trouvaient alors qu’il en revenait, ce qui lui faisait à présent 12 ans.

*J’ai presque l’âge pour partir au combat* Songea t’il intérieurement en entrant dans le village.     

Il fut coupé dans ses pensées par des ricanements, puis une giclée de boue aspergea sa joue.

-Eh ! Le fils de l’étrangère ! D’où tu viens pour rentrer aussi crotté !

Balthazar lança un regard furieux sur Gavin, l’ainé d’Adelar, qui se tenait avec son petit frère assis sur le puits.

Il détourna aussitôt la tête en se morigénant tout en essuyant sa joue d’un geste brusque :

*Ignore les…*

-Mais qu’est-ce que je raconte ?! Il est toujours aussi dégueulasse le petit paysan ! Ajouta Gavin.

-La Folle n’a certainement pas assez de tête pour se rappeler comment on se lave ! Ajouta Aron, le petit frère.

Balthazar pressa le pas et serra les mâchoires.

Autrefois, du temps du vivant de son père, personne n’aurait osé insulter Silviana sans le payer chèrement. Maintenant qu’il n’y avait plus personne pour les protéger, même les plus compatissants l’appelaient « la Folle ». Il se contentait juste de le chuchoter quand il était dans les parages afin de ne pas le blesser inutilement.

« La Folle », « le fils de l’étrangère », « le batard » même parfois. Il s’efforçait d’ignorer tout cela.

Il n’accéléra pas son allure, même s’il était décidé à les ignorer, il n’avait aucune raison d’avoir l’air honteux. Il était Balthazar, fils de Darren, un grand guerrier, et de, en tout cas c’était son avis, la plus belle femme du village : Silviana.

*Qu’ils aillent au diable…* Maugréa t’il intérieurement en reprenant une des imprécations préférée de sa mère. 

-Eh ! Regarde nous qu’on on te cause le paysan !

Gavin venait de l’attraper au col et le retourna vers lui avant de le pousser par terre. Surpris, Balthazar atterrit sur les fesses au milieu des rires de Aron et de l’air satisfait de Gavin.

Cela ne dura pas longtemps car il sauta aussitôt sur les jambes de son agresseur, le souleva et l’envoya voler plus loin comme s’il s’entrainait au lancer de tronc.

Le garçon s’écrasa rudement par terre, et cela n’arrangea à rien son humeur.

-TOI ! Comment oses-tu ! Tu vas le payer ! Avec moi Aron !

Gavin et Aron lui foncèrent alors dessus, mais Balthazar était prêt à les recevoir. Il bouscula le plus jeune et arrêta le poing de Gavin d’une main, tout en le frappant à la mâchoire de l’autre. Comme les adolescents étaient aussi fier les uns que les autres, ils continuèrent à s’échanger des coups et leurs cris attirèrent vite de nombreux badauts qui impressionné, voyait le jeune Balthazar tenir tête à deux ennemis, qui plus est les fils du chef du village !

S’il était moins entrainé au maniement des armes que les deux garçons, le travail de la terre avait donné au jeune garçon une musculature de taureau. Ses coups de poings étaient redoutables et il arrêtait les assauts de ses adversaires d’un bras, sans même bouger sur le choc.

Gavin et Aron qui avaient originellement voulu l’humilier voyaient avec fureur leur farce se retourner contre eux. Et quand leur père qui était depuis un moment sortit de sa maison éleva la voix pour arrêter le combat, ils étaient abimés, mais surtout rouge de colère.

- Que se passe-t-il ici ? Gavin ? Bal’ ?

Les deux garçons restèrent muets, l’un à cause de son humiliation et accuser Bal de l’avoir agressé le premier le ferait passer pour une mauviette, l’autre parce qu’il était lâche de se plaindre auprès du Chef du village parce qu’on avait insulté sa mère.

-Je vois… Vous serez donc tous deux punis à un mois de travaux d’intérêt général ! Gavin, tu pourras commencer par le toit de Fergus, il y a une fuite depuis la dernière tempête !

-Oui père…

-Et toi Aron rentre aider ta mère et tes sœurs !

Le benjamin grimaça devant l’insulte. Aider des femmes, quelle humiliation ! Mais il hocha quand même de la tête et disparut dans la maison.

Balthazar n’avait pas bougé et Adelar le regarda longuement. Le chef se sentait à la fois agacé de voir que ce garçon, batard et pauvre, avaient écrasés ses deux fils devant presque tout le village, mais il voyait aussi un potentiel qu’il serait dommage de gâcher. Il avait besoin de guerriers puissant et fiable pour tenir les autres tribus à distance.

Il prit donc l’épaule du garçon et l’invita à faire un tour avec lui.

-Comment va Silviana ses derniers temps ? Demanda-t-il en se dirigeant vers la lande.

-Comme d’habitude, répondit Balthazar. Ni mieux, ni moins bien.

-Je sais que tu travailles beaucoup sur vos terres.

-Oui.

-On ne te voit pas beaucoup aux entrainements.

-Trop de travail… Pas le temps…

-Mais ton père aurait aimé que tu deviennes un guerrier, tu le sais ?

-Oui… Et ce n’est pas faute de le vouloir, mais…

-Silviana, soupira Adelar.

-Je suis tout ce qu’il lui reste. Et sans mon travail, nous risquons de manquer de vivre durant la saison froide.

-Tu es un garçon très brave. Sache que dès que tu t’en sentiras prêt, je m’occuperais personnellement de ton entrainement.

Balthazar hocha la tête et resta un instant immobile à contempler la forêt alors que le chef revenait sur ses pas.

Il ne pouvait s’empêcher de fixer les bois à chaque fois qu’il se trouvait en leur présence. Il savait que sa mère était venue de l’autre côté et s’était souvent pris à rêver d’aller voir le monde d’où elle venait.

Mais comme toujours, il détourna le regard et prit la direction de la maison.

En passant la porte, il découvrit sa mère affairée du côté de la réserve. Il espéra qu’elle était dans un de ses moments de lucidité, et effectivement, le jeune femme se retourna vers lui et retint un cri devant sa tenue.

Son combat l’avait rendu quelque peu débraillé, poussiéreux et décoiffé.

-Mais que s’est-il passé ?

-Gavin et Aron, grogna Balthazar. Mais je leur ai donné une bonne correction.

Il laissa la brune l’arranger et ne rata donc pas son regard qui se ternit à cet énoncé, puis le rictus qui crispa sa bouche.

-Je sais ce qu’ils murmurent quand ils croient qu’on a le dos tourné, marmonna t’elle d’une voix sèche et lointaine et il sut qu’elle l’avait à nouveau quitté.

La serrant dans ses bras, il tint son corps si fin, si frêle, entre ses bras.

-C’est pas grave maman, je suis là, je te protège.

Il l’aida à s’asseoir sur sa chaise et Silviana lui peigna les cheveux de sa main.

-Un jour nous retournerons là d’où nous venons… Là où le soleil baigne la terre, au milieu des champs dorés et des plantations d’oliviers… Tu verras Balthazar comme c’est beau, la méditerranée.

Le garçon hocha la tête, mais il ne pouvait que tenter d’imaginer les étranges endroits dont sa mère lui parlait.

-Ma mère m’a raconté autrefois une étrange légende qui vient de là-bas, continua Silviana d’une voix rêveuse. Il y a au bord de la mer une grande montagne au sommet de feu. Le Vésuve qu’il l’appelle là-bas. Il y aurait un ancien temple là-bas où vivrait un génie qui exauce tous les souhaits. Absolument tous les souhaits. S’il était ici, je lui demanderais de me ramener à Rome auprès de mes parents, dans notre ancienne villa. Ce serait bien, hein Balthazar ? Je ne veux pas mourir ici, sur cette terre impie, loin de tout… Comment pourrais-je rejoindre notre Seigneur s’il n’y a pas de prêtre pour ma dernière bénédiction ?

Balthazar ne savait pas quoi lui répondre. Il se releva alors que la femme pleurait de grosses larmes en hoquetant et la serra à nouveau contre lui.

Ce fardeau… était trop grand pour lui.

***

Deux pierres de plus se trouvaient sur la tombe de son père quand il rentra chez lui après quatre jours passé au marché des bêtes. Il était heureux d’avoir vendu tous ses moutons à un excellent prix, mais cette euphorie ne dura guère longtemps.

Devant l’âtre éteint depuis au moins deux jours se trouvait le corps de sa mère, étendu. La pièce était glaciale et l’adolescent se précipita à son chevet, la découvrant brûlante de fièvre.

Il s’empressa de la porter jusqu’à son lit et la couvrit de toutes les fourrures qu’ils possédaient. Il ranima le feu et fit chauffer des pierres et une marmite d’eau.

Il lui était difficile de quitter sa mère dans cet état mais il courut trouver le druide du village. Ses cris attirèrent aussi l’attention de grands nombres de commères, dont leur voisine directe. Plein d’aigreur contre elle, Balthazar la tira par un bras pour l’empêcher de partir se cacher chez elle :

-JE VOUS AVEZ DEMANDÉ DE VÉRIFIER QUE TOUT ALLAIT BIEN !!!

La femme tenta de s’échapper de l’emprise de l’adolescent, mais il était trop fort pour elle.

-Tout avait l’air d’aller bien… Maugréa-t-elle de mauvaise foi.

-PAS DE LUMIERE PENDANT DEUX JOURS VOUS APPELEZ CA « ALLER BIEN » ???

-Allons mon garçon, le retint le druide Demidos.

Par respect pour l’ordre d’un membre aussi important de la communauté, Balthazar la lâcha, comprenant soudainement qu’à chaque fois qu’il avait laissé sa mère en lui demandant de s’occuper d’elle, elle n’avait rien fait. Inquiet, il en voulait soudain à tous ces gens qui l’avait vu grandir mais qui ne semblait ne leur vouloir aucun bien.

Pourquoi son père, Darren, était-il mort ? Savait-il seulement dans quel pétrin il avait laissé sa femme et son fils ?

Retenant ses larmes, il suivit le druide jusque chez lui et lui montra sa mère qui gémissait à présent des paroles sans sens, dans sa langue natale.

L’homme fit diverses observations sur elle, puis resta un instant songeur :

-Ceci est préoccupant Bal’, finit-il par admettre. Je vais lui préparer un breuvage et prier Diancecht de lui venir en aide, mais elle se perd elle-même. Si elle ne fait pas d’effort pour revenir, alors rien ne pourra la sauver.

-Mais vous allez la guérir, n’est-ce pas ? Elle ne peut pas rester comme ça, elle est tout ce qu’il me reste…

L’homme se leva et avec un soupir posa une main sur sa tête :

-Si tu as une bête à me donner, je l’offrirais en sacrifice.

Balthazar hocha de la tête.

-Tout ce que vous voudrez. Je vais vous l’apporter.

Néanmoins, malgré les plantes, les prières et le sacrifice, Silviana ne montrait aucun signe d’amélioration. Balthazar avait si peur de la perdre qu’il restait à ses côtés, refusant de la quitter du regard. Il la priait de rester à ses côtés, implorait tous les dieux, celui de sa mère et ceux de son père de la sauver.

Il lui promettait de la ramener chez elle, dans son pays baigné de lumière, dès qu’elle serait rétablie.

De temps en temps des gens venaient frapper à la porte, mais si ce n’était pas le druide ou le chef, il ne les laissait pas entrer, ne répondait même pas.

Puis, finalement, Silviana cessa de respirer un matin.

Après moins de trente ans de vie, la jeune femme abandonna le combat sans avoir pût revoir les rayons du soleil se refléter sur la méditerranée.

Se souvenant de ses volontés, Balthazar tenta de la faire enterrer selon ses croyances, mais le druide et le chef s’y opposèrent et elle fut enterrée aux côtés de son mari.

Même dans la mort, elle était condamnée à se décomposer sous une terre qu’elle détestait, auprès d’un homme qu’elle n’avait jamais aimé.

Conscient de ce fait et de son échec, Balthazar ne pût retenir ses larmes de dépit et laissa toutes les larmes que contenaient son corps couler. De toute façon, pour qui pleurerait-il à l’avenir ? Quel besoin avait-il de les économiser ?

Il n’était qu’un orphelin, fils de paysan, mi-sang, sans dieux et sans foi.